La Renaissance est caractérisée par le départ à la rencontre avec l’autre. Les siècles suivants ont approfondi cette réalité. Peuples et territoires inconnus, en premier, mais aussi l’Autre comme Dieu. Dans ce cas, ils ont affaire soit aux formes de paganisme – ce sont les chrétiens qui partent en voyage – soit aux formes de christianisme lorsqu’il s’agit des récits de pèlerinage aux Lieux saints. Ces découvreurs aiment décrire les coutumes et les langues, les contrées traversées et les monuments de la géographie sacrée, dans le cas de Jérusalem. Mais le voyage implique la connaissance des formes de religion ou un repositionnement par rapport à la religion chrétienne.
Les contributions des chercheurs réunies dans le volume « Transhumances divines. Récits de voyage et religion », par leur diversité et par la différence des approches, pourraient fonder, comme l’intention des organisateurs l’annonce sur la quatrième de couverture, « une sorte de poétique viatique de la religion ». Elles constituent les actes du colloque international tenu à l’Université de la Réunion les 21, 22 et 23 mai 2001.
Les textes fondamentaux étudiés sont, en premier, des récits de voyage, mais les textes d’histoire et de philosophie ne manquent pas non plus. Les approches tiennent à l’histoire de la littérature, à celle des genres, à l’interprétation religieuse ou à l’histoire de la découverte doublée de l’étude anthropologique et ethnologique. La visée de ce colloque et d’esquisser un tableau de la relation entre le voyage et la religion du point de vue des spécialistes des domaines variés et pour une période de plus de trois siècles.
La première contribution, celle de Frank Lestringant, ouvre le volume et porte un titre suggestif : « Le voyage, une affaire de religion ». Le fameux spécialiste de la Renaissance s’affaire à démontrer que la religion, de par son étymologie, demande une « relation », un lien, ce que le voyage réussit lui aussi. Sur cette idée du lien mais aussi de la séparation, le voyage, tout comme la religion, suppose une rupture et une relation, nouvelle cette fois-ci : « Dans l’éloignement qui le fonde, dans la distance qu’il creuse, dans l’exil qu’il parachève, il réunit l’autre et le même. » (p.15). l’universitaire sorbonnard distingue et détaille le récit contrarié et le récit de conversion. L’exemple de saint Ignace illustre le premier tandis que Saul (Paul) est la figure du second. Frank Lestringant prend aussi un exemple intéressant : Robinson Crusoé. Il le compare avec d’autres figures du voyage pour démontrer cette relation entre le voyageur et le religieux, non seulement dans les allégories et dans les textes bibliques (comme celui de Jonas). Lestringant relie ces images à celle de la relation entre l’homme et Dieu dans le protestantisme où il s’agit de « verticalité terrifiante » (p.21) car il n’y a pas d’intercession comme dans le catholicisme.
L’étude de Marie-Christine Gomez-Géraud, « Aux limites de l’écriture viatique, le récit de pèlerinage » passe en revue la manière dont des auteurs (Chateaubriand en étant le plus connu et passage obligatoire dans ce cas) ont décrit ou ont copié les antécesseurs dans leur séjour à Jérusalem. L’universitaire nanterroise se propose de déceler les « traits particuliers » qui « définiront en priorité l’écriture du pèlerinage » (p.34). Un Chateaubriand ou un Thiébaud pose deux regards différents sur la description du Saint Sépulcre. Si le premier se pose en écrivain et en « historien », le second avoue en 1882 que la citation des descriptions du guide des pèlerins sera préférée. Deux manières de rapporter leur voyage à la présentation des monuments sacrés du christianisme en Terre sainte. Chateaubriand veut à tout prix afficher une posture d’écrivain, la description personnelle et les commentaires étant sa préférence. L’abbé Thiébaud continue une très longue tradition conformément à laquelle le pèlerinage n’est important que par la relation qu’il institue entre le pèlerin et le Mystère. Marie-Christine Gomez-Géraud insiste et développe cette idée du voyage à Jérusalem comme manière de s’approcher du salut par la présence sur les pas du Christ et non par la description personnelle des lieux ayant une importance aux yeux des chrétiens : « Le voyageur, « pour cause de dévotion », coule son écriture dans cette expérience liturgique : ainsi s’explique le procédé de la litanie qui, de siècle en siècle et de récit en récit, aligne les Lieux saints dans un dépouillement exemplaire, suivant les rubriques du rituel : ainsi s’explique même la copie, cet art de reprendre ce qui n’appartient pas en propre, de la même manière qu’en répétant les mots de la liturgie, le fidèle réactualise le Mystère qu’il médite. » (p.36)
Bernard Champion décrit dans son étude la manière dont les voyageurs du XVIe siècle ont traité le cannibalisme rituel. Il a en vue les relations de voyage présentant les peuples découverts sur le littoral brésilien, disparus, entre autres, au XVIIe siècle et dont les coutumes constituent un matériau anthropologique de première main dans une tradition ouverte par Claude Lévi-Strauss. L’anthropophagie rituelle prend des valences dont les voyageurs en ont rendu compte non seulement pour une reconstitution ethnologique des tribus, aujourd’hui disparues, mais aussi par ce fait de la rencontre avec « l’altérité absolue » (p.45).
Jacques Tual, dans son étude « Guerre navale et guerre céleste. Les aventures maritimes d’Edward Coxere (1633-1645) », analyse un récit viatique d’un marin converti au quakerisme. Les aventures maritimes d’Edward Coxere, publiées seulement à Londres, pour la première fois, en 1945, restent un ouvrage paradigmatique dans l’histoire du mouvement. Jacques Tual analyse le récit autobiographique du point de vue de la relation entre le marin ayant exploré les mers et le converti ayant lutté contre l’ennemi intérieur. L’importance de cette figure est soulignée par le chercheur dans ces termes : « Avec Edward Coxere, figure du révolté puritain énergique, nous nous trouvons peut-être à la frontière qui sépare l’autobiographie qui sépare l’autobiographie du roman épique anglais, mais surtout devant la sacralisation de la quotidienneté, ou la discipline du travail accompagne la discipline de la foi. » (p.64).
Jean-Pierre Tardieu, dans « La tyrannie des curés d’Indiens, étudie la façon dont la couronne d’Espagne s’est préoccupé de ses sujets aux Amériques, grâce à un rapport rédigé par deux envoyé, Jorge Juan et Antonio de Ulloa, connu sous le titre de « Noticias secreta de America » (1747-1748). Tardieu mène une enquête détaillée de son texte, du point de vue de la relation entre les clercs et les Indiens de Pérou. A coups d’exemples, les mœurs des prêtres de paroisse ayant des concubines et des enfants ne servaient pas aux yeux des indigènes la cause de la conversion. La violence, avec tous ses aspects, y est présentée par le biais des exemples pris de la réalité.
La troisième partie de l’ouvrage concerne la façon dont le voyage est une occasion de mettre la religion à l’épreuve au siècle des Lumières. Quatre contributions essaient de faire le lien entre les deux thèmes, celle de Marie-Hélène Cotoni se penchant sur le Lévant chez Paul Lucas. Une quatrième partie concerne des études sur l’œuvre de Paul Challe.
Peut-un parler d’une poétique du viatique de la religion présente dans ce volume ? D’un côté la réponse est positive, car les contributions, très appuyées, clarifient des aspects fondamentaux du thème. De l’autre, il aurait été préférable une sorte de postface qui groupe tous ces détails pour unifier dans un tableau d’ensemble les traits caractéristiques de la relation entre le voyage et la religion.
Sophie Linon-Chipon et Jean-François Guennoc (éds), « Transhumances divines. Récit de voyage et religion », Paris, coll « Imago mundi », PUPS, 2005