Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
15.05.2017

Voyager à Jérusalem au début du XVIIe siècle

Le voyage à Jérusalem est devenu, après la Réforme, parmi d’autres, une manière de montrer sa fidélité à la foi catholique. C’est un moyen, pour le fidèle de participer à la Contre-réforme. Être pèlerin, c’est faire acte de foi et voyager à but religieux. La connaissance des Lieux saints ne suit qu’après. Un bestseller, Le Bouquet sacré des fleurs de la Terre sainte, de Jean Boucher, paru en 1614, n’est pas seulement un succès du genre, mais aussi un paradigme du genre du récit de pèlerinage. On connaît jusqu’à une cinquantaine d’éditions de cet ouvrage, ce qui témoigne de son succès auprès du public.

L’universitaire et la chercheuse Marie-Christine Gomez-Géraud, ayant consacré une grande partie de sa vie au genre du récit de voyage, a réalisé l’édition critique du Bouquet… de Jean Boucher, parue dans la prestigieuse collection “Sources classiques” chez Honoré Champion. Elle a établi, présenté et annoté le texte. En réalité, la présentation du texte est une Introduction d’une vingtaine de pages qui se présente comme une étude étoffée du texte, de sa fortune et de l’auteur, Jean Boucher.

Dans l’Introduction, résultat évident d’un travail minutieux, Marie-Christine Gomez-Géraud souligne plusieurs questions importantes concernant cet ouvrage de Jean Boucher. On ne pourra pas les retenir toutes, mais on se focalisera sur quelques-unes, au jeu de la lecture. Il s’agit, en premier, d’une œuvre à grand succès, et le nombre d’édition en témoignent; le travail du franciscain est tombé, pourtant, dans l’oubli. Puis, l’ouvrage n’est pas seulement lu, mais aussi copié; Louis Moreri copie « librement plusieurs paragraphes du chapitre que Jean Boucher consacre au pays des cèdres » (p.11). Chateaubriand parle aussi de notre auteur.

Un autre point sur lequel insiste Marie-Christine Gomez-Géraud est la place de l’ouvrage de Boucher dans le cortège des récits du voyage au début du XVIIe siècle. La publication d’un si grand nombre d’ouvrages sur le pèlerinage à Jérusalem, malgré la diminution des pèlerins étant donné les périls du temps (pirates, marine ottomane etc.) est due, selon l’opinion de l’universitaire, en premier, à la piété tridentine. N’oublions point une autre spécificité de ces ouvrages dont quelques-uns sont des exemples à imiter et des vrais succès de public : l’illustration.

La vie de Jean Boucher, comme celle de beaucoup d’ecclésiastiques est peu connue. La chercheuse de l’université Paris X a fouillé pour pouvoir brosser un tableau véridique, selon les informations à sa disposition, de la personnalité du franciscain. Par exemple, elle considère que Jean Boucher, au moment du voyage à Jérusalem est un homme « avancé qui se rend en Terre sainte » (p.13). Le succès de son livre est évident, car il est très vite réimprimé, après 1614, l’année de sa première édition.

Le Bouquet, et de nouveau Marie-Christine Gomez-Géraud insiste sur un autre point important , participe, par le style de l’auteur, à ce renouvellement du genre, dans le sens de la préemption des figures de la rhétoriques. Jean Boucher a écrit aussi des sermons et l’auteur des sermons dispose ses acquis intellectuels au service de la cause catholique dans un récit de pèlerinage comme celui-ci. La chercheuse apprécie : « Œuvre d’un religieux, le livre est avant tout marqué par la manière du prédicateur, qui s’exerce aussi bien quand il commente les menus incidents du voyage que lorsqu’il s’efforce de faire entrer ses lecteurs dans les mystères de l’Incarnation en mettant à profit les plus subtils outils de la rhétorique. En ceci, le projet est classique, même si la forme ne l’est pas toujours » ( p.25) .

L’édition réalisée par Marie-Christine Gomez-Géraud rend l’intégralité de l’édition de 1620, sans oublier la confrontation des variantes dans les versions de 1614, 1616 et 1620. En même temps, le choix a été fait dans le sens d’une modernisation de l’orthographe sans pour autant renoncer à un nombre de choix de l’éditeur originel ou de l’auteur : mots anciens non attestés de nos jours, la disposition des paragraphes, les italiques etc. Le travail minutieux de l’universitaire parisienne réussit une édition critique de l’ouvrage de Jean Boucher qui sera utilisée à profit par les chercheurs, les passionnés et les lecteurs désireux d’informations exactes sur un paradigme du récit de pèlerinage au XVIIe siècle. Elle présente des annexes et un glossaire ainsi qu’un index des noms propres. Les annotations de l’éditrice chercheuse restituent une grande partie de la culture de l’auteur et des œuvres dont un franciscain et un homme cultivé de l’époque avait connaissance et savait utiliser dans ses écrits. L’exemple de Jean Boucher en est concluant.

Jean Boucher dans le Bouquet sacré composé des plus belles fleurs de la Terre sainte est non seulement un pèlerin cultivé, mais aussi un religieux écrivain définissant sa foi à plusieurs niveaux. Cette édition critique de son livre réussit à présenter un texte qui n’est pas seulement la relation d’un voyage à Jérusalem, mais aussi le trajet culturel d’un auteur qui écrit pour défendre sa foi, sans oublier que le lecteur doit être délecté au cours de la lecture. Cette question de la participation d’une œuvre à la formation d’un bon chrétien catholique grâce aussi aux moyens de la rhétorique (la délectation) se posera à la moitié du XVIIe siècle et aura un écho certain. Jean Boucher était déjà sur cette voie de la concurrence entre l’édification et la délectation, et le lecteur moderne en tire ses conclusions en voyageant avec l’auteur dans le monde de la culture et dans ce monde de Jérusalem.

Jean Boucher, Bouquet sacré composé des plus belles fleurs de la Terre Sainte, coll. « Sources classiques », texte établi, présenté et annoté par Marie-Christine Gomez-Géraud, 82, Paris, Honoré Champion, 596 pages.

(sursa foto: wikiwand.com)