Peut-on parler des révolutions culturelles avant l’invention de l’expression ? Avaient-ils connaissance, des personnalités comme Guillaume Budé ou François Ier, que leur impact sur la culture française recevrait cette marque du langage moderne ? Ou simplement se trouvaient-ils dans une évolution de l’histoire qui imposait un changement ? Gilbert Gadoffre pense ces questions dans un livre qu’il intitule, de manière inspirée, « La révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier », paru chez Droz en 1997.
La préface signée par Jean Céard refait le parcours de recherche de Gilbert Gadoffre et dispose les raisonnements du livre comme un arc dans le temps. En premier, il souligne le double statut de l’auteur, historien et littéraire, ce qui lui permet d’avoir une vue nuancée sur le sujet traité. De ce point de vue, Gilbert Gadoffre se positionne du côté de ceux qui considèrent que la modernité n’exclut pas l’historien et que l’histoire « ne repasse pas les plats » (p.7). Donc, mettre à distance l’impact culturel de François Ier, c’est faire communiquer le présent et le passé « pour avoir chance d’inscrire notre action dans le passé » (p.7).
Puis, Jean Céard souligne la passion de l’auteur sur la figure de Guillaume Budé, en traçant quelques lignes du portrait du grand humaniste. Ambitieux, homme ayant la volonté de faire école, en relation avec les grands du jour mais loin d’accepter une quelconque appartenance à un certain groupe, Budé garde un équilibre entre la vie publique et la vie personnelle, donc un sécurisant « retour à soi » (p.8). Dans le même contexte, Céard considère que la figure de François Ier, refaite dans le livre, garde la complexité, est remise à jour avec science en étant rendue aux lecteurs avec l’importance que le roi eut dans cette révolution culturelle. Une belle définition de l’histoire à la Renaissance, écrite par Jean Céard, mais se référant au travail du chercheur dans cet ouvrage, est à lire et à relire : « Si la Renaissance a réinventé l’histoire, et l’art d’écrire l’histoire, ce livre, qui est aussi une réflexion sur l’histoire, ne pouvait mieux choisir son objet » (p.8).
L’Introduction signée par l’auteur refait le tableau de la France humaniste à travers, parmi d’autres, aux relations avec l’Italie ou de celles entre Guillaume Budé et Erasme. Ce dernier se pose en critique des Français et de leur esprit. Il les considère, dans sa correspondance avec Budé, comme « les Celtes de notre temps » (p.14), en faisant appel à l’Epître de Paul aux Galates. Un autre signe de cette évolution de la culture en France est la manière dont Budé traite, dans ses écrits, les Français coupables d’italomanie, qui ne voyaient dans l’esprit de leurs conationaux aucun trait sensible pour construire une grande culture. Budé, selon Gilbert Gadoffre, a le mérite d’avoir vu la naissance de la grande culture en France, en concurrence avec la puissance en vogue du temps, l’Italie, grâce « aux efforts des Français » et à « l’initiative des rois » (p.17). Il s’agit, bien sûr, d’un bilan culturel que l’auteur réalise pour la France de Louis XII.
Le troisième chapitre propose les constantes de la relation entre la culture et le pouvoir. Sans ce pouvoir, la culture en France, aux temps des humanistes, n’aurait pas pu l’évolution que la postérité a connue et tant appréciée. Gadoffre fait appel, parmi d’autres, aux listes de livres que les grands du jour possédaient pour brosser un portrait de l’homme de pouvoir que la culture intéresse à la Renaissance. Par exemple, le chancelier Poyet, amateur de livre, est « de tous les chanceliers du roi François le premier à avoir eu véritablement une politique cultuelle cohérente » (p.109).

Gilbert Gadoffre réalise une vraie histoire culturelle de la France où le rôle des seigneurs est certain et où les universités commencent à jouer un rôle de plus en plus important, en s’ouvrant à la société. Il intitule l’un de ses sous-chapitres « Le désenclavement des universités » ce qui en dit beaucoup sur la signification de ce point de vue et de ses pistes de recherche. Il est à souligner aussi l’importance, dans cette ouverture, du roi et de son projet : le roi de Marignan veille à l’évolution de sa culture. La relation entre l’historiographie et l’histoire est étroite et le chapitre IX, sur le roi et ses liens avec l’histoire et sur la relation entre celle-ci et les traducteurs, en rend compte pleinement.
Le mécénat royal occupe, lui aussi, un rôle important et les résultats apparaissent : des bibliothèques, la bibliothèque royale, les petites bibliothèques de province et les mécènes de rang plus modeste.
Le dixième chapitre est consacré en entier à Budé. Sa personnalité rayonne et fait avancer les choses. Ses écrits sont des fondements pour une culture qui mêle latinité et hellénisme, en frayant son chemin vers « l’inspiration et l’écriture baroque » (c’est un sous-titre concluant). Gilbert Gadoffre n’oublie pas non plus la construction du mythe national qui soutient l’évolution culturelle dans le chapitre « Les métamorphoses de la personne France ». Sur le même plan de l’importance de la construction du mythe se situe la quête de l’identité nationale avec des sujets comme les ancêtres celtes, l’importance de la souche germanique et le rôle personnel de François Ier dans ce projet. Dans ce sens, l’auteur considère comme « contradictoires » les réponses de François Ier à cette quête d’identité nationale, car « il est assez peu préoccupé de l’aspect historique de la chose », en mettant « au premier plan les origines germaniques de la nation française, alors que les définitions qu’il donna du caractère français à propos de ses enfants vont en sens inverse » (p.343).
Définir la Renaissance en France, c’est définir l’humanisme. Guillaume Budé et François Ier sont les figures de proue ayant influencé, de manière assurée, l’évolution de la construction de l’édifice de la culture française. Le livre est un tableau de la France qui naît culturellement en s’opposant, en premier, à l’Italie, puis à l’Antiquité, avec l’intelligence de faire les siennes les connaissances des antiques et celles des autres peuples.
Gilbert Gadoffre, La révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, 1997, Genève, Droz.