Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
10.07.2017

Un fabuleux destin : la littérature latine de la Renaissance

Peut-on parler d’une littérature latine de la Renaissance ? L’écriture en latin au XVIe siècle équivaut-elle à une littérature originale sans être nationale, mais européenne ? S’il y en a une, celle-ci a été mise en valeur, décryptée et analysée pour la première fois par le savant comparatiste français Paul Van Tieghem. Son fameux ouvrage « La littérature latine de la Renaissance : étude d’histoire littéraire européenne » paraissait en 1944 chez Droz. En 1966, le même livre, assez rare de plusieurs points de vue, était réédité chez Slatkine Reprints à Genève.

La disparition de l’Empire romain n’a pas signifié la disparition de sa langue, le latin. Devenue la langue de l’Eglise romaine, elle gardait les trésors de l’Antiquité latine, porteuse et inspiratrice de valeurs humaines universelles. L’Eglise reprit le relais et fit du latin son véhicule d’expression, sans parler du latin comme une langue sacrée ayant remplacé l’hébreu de l’Alliance de Dieu avec le peuple élu. Le nouveau peuple élu s’était doté, lui-aussi, d’une autre langue sacrée : le latin. Au Moyen Âge, surtout, le latin dominait tout ce qui touchait à l’écrit sur le continent européen d’expression catholique.

Mais la Renaissance, conçue comme une période de passage vers la modernité et comme une reprise du savoir antique, devient une époque où le latin domine l’écrit, du point de vue de la composition. Une chose inouïe, car les langues nationales avaient affaire à un concurrent de poids, dont le prestige pluriséculaire et le soutien indéfectible de l’Eglise romaine paraissaient invincibles.

Paul Van Tieghem s’est proposé, dans cette œuvre magistrale et pionnière à la fois, de présenter, pour la première fois, cette littérature latine de la Renaissance. Il considère que son point de départ est une étude d’histoire littéraire. Cette manière d’intituler sa démarche lui vaut d’emblée une mise au point : cette littérature en latin à la Renaissance vit et se développe à l’échelle européenne. Le latin soutient une littérature transnationale sans pour autant empêcher le mouvement de naissance et de concurrence des langues et des littératures nationales.

Dans sa Préface, Paul Van Tieghem définit avec clarté et brillance les caractéristiques de cette littérature latine à la Renaissance. On se doit d’en retenir quelques-unes. En premier, elle est l’exemple unique d’une littérature européenne internationale dont les auteurs font partie de plusieurs pays mais écrivent en latin, « la langue commune ». Puis, son public a les mêmes goûts, la même culture et la même formation. En troisième, il s’agit d’une littérature caractérisée par une richesse de genres s’efforçant « vers un idéal de beauté » (p.8). En quatrième, sans se couper de la littérature du Moyen Âge, elle donne naissance à des « contrastes » qui fondent son originalité. Puis, son caractère unique s’assoit sur sa capacité de présenter un « idéal littéraire commun » (p.8) dont la « variété exceptionnelle » (p.8) est le résultat des différences d’ordre culturel, ethnique et national.

L’ambition avouée de Paul Van Tieghem est de présenter de manière claire, pour la première fois, un panorama de la littérature latine de la Renaissance, avec des descriptions détaillées et pour le grand public des grands auteurs et des idées communes. Aucun ouvrage de la sorte n’avait pas vu la lumière auparavant. La méthode est synthétique et le désir du savant est de garder l’unité de cette littérature « écrite en une seule langue » (p.10). Il s’agit, clairement, d’un pari réussi.

Dans la première partie, il présente les époques, les pays, les auteurs et le public. Les idées synthétiques sont assorties d’exemples précis et concluants. Paul Van Tieghem développe cet exposé sur l’idée de l’ambivalence de la continuité et du contraste : le Moyen Âge est continué grâce à cette littérature latine, mais le contraste définit son originalité. Il a en vue la contribution de chaque pays ainsi que les traits généraux du public de cette littérature. Le comparatiste se plaît dans le travail de philologue. Son exposé sur le latin comme langue vivante à la Renaissance est brillant. Il est soutenu par les caractères du latin à cette époque, caractères décelés par Paul Van Tieghem. Il y a une querelle entre les puristes et leurs adversaires, querelle que le savant ne passe pas sous silence mais dont les échos vont se trouver dans les fondements des écrits soutenant la nécessité de la littérature nationale en langue vernaculaire.

Le troisième chapitre de cette partie est consacré à la manière dont les auteurs ont perpétué les genres antiques, fonctionnant comme modèles, par voie d’imitation, mais aussi à la création nouvelle à laquelle ils s’attelèrent grâce à l’influence de l’esprit moderne. Cette littérature européenne, souligne le savant, n’est pas une île solitaire à la Renaissance, mais elle a pour source principale (il y en a d’autres, aussi) la pensée européenne. Cette mise en évidence est essentielle pour la compréhension du développement et de l’entendement de la littérature européenne en latin : la force de l’unité à l’échelle européenne est conférée par le véhicule linguistique faisant adhérer aux mêmes principes des idées et des connaissances diverses.

Le latin n’a pas empêché l’évolution des langues nationales, mais a servi de fondement pour la transmission d’un héritage antique à une époque où le désir d’unité, de pensée ou nationale, fédérait l’esprit des humanistes. C’est pour cela que le savant consacre précisément un sous-chapitre à cette problématique de la relation entre la littérature latine de la Renaissance et les littératures nationales. Il est à souligner que cette littérature latine dépassait les clivages et les frontières, et unifiait dans un flux de la continuité une diversité d’opinions et une richesse de création, héritées de l’époque antique et transmises au public de la Renaissance.

Appuyés sur des exemples précis, des chapitres consacrés à la prose, à la poésie et au théâtre, mais aussi aux historiens, détaillent une littérature latine de la Renaissance dont l’Utopie de Thomas Morus est paradigmatique pour le statut du latin et de la création en latin. Une démarche qui pourrait paraître originale à nos jours est décrite par Paul Van Tieghem : la traduction de grandes œuvres des langues nationales en latin. Quelques exemples concluants : Boccace, Le Tasse et Arioste Le but en était pragmatique, visant un plus grand nombre de lecteurs : « Ces fictions plaisantes ou poétiques trouvaient ainsi un public plus étendu et devenaient accessibles aux hommes instruits de tous pays. » (p.239).

Travail pionnier et original, l’ouvrage de Paul Van Tieghem sur la littérature latine de la Renaissance est un livre de chevet pour tout passionné de lettres qui veut comprendre le mouvement de passage de l’Antiquité à l’époque moderne et la circulation des idées au siècle de Montaigne. Rappelons-en encore que Montaigne lui-même, tout en donnant naissance au genre moderne de l’essai gardait-il une fidélité inouïe à l’égard du latin et de la littérature latine, antique ou contemporaine ?

Paul Van Tieghem, La littérature latine de la Renaissance : étude d’histoire littéraire européenne, Slatkine Reprints, Genève, 1966.

(sursa foto: adevarul.ro)