Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
11.04.2016

«Un enfant de la Bavière et de la Mitteleuropa»

Lorsque Jean d’Ormesson écrit, c’est tout un monde qui se dévoile. Il a le charme de l’âge, il a la science du mot, il a la sagesse d’un sage né. Il est ce qu’on appelle d’habitude un écrivain. Jean d’Ormesson est de ceux qui écrivent pour affronter le temps ou l’histoire de leur propre vie. Académicien, il n’a pas l’air de l’être. Ecrivain, il n’a pas l’air de donner du poids à ce mot. Mais au-delà d’une très belle modestie, qu’il feint ou qu’il vit, il y a l’homme : un Jean d’Ormesson qui traversa un siècle, le XXe, et qui commença, de belle allure, le suivant, le nôtre. Et il a la conscience de ce grand voyage. Dans son dernier livre, Je dirai malgré tout que la vie fut belle, il en rend compte à sa manière. Paru chez Gallimard, en janvier 2016, dans la prestigieuse collection NRF, l’ouvrage a déjà reçu un accueil plus que chaleureux.

Pourquoi ? Après une première lecture, son livre paraît un grand voyage dans son histoire personnelle. La figure tutélaire du père, de l’aristocratie de robe, une mère aimante, issue d’une famille riche. Et un Jean d’Ormesson faisant partie, quand même, d’une lignée de quatre ou cinq siècles.

Puis, lorsqu’il raconte, il a la science du détail. Un grain d’objectivité, et plus que cela, capte le lecteur : la vie de ce grand Monsieur a été goûtée. Il ne s’en cache pas : il a participé au festin de propre existence. Quel autre « appât » pour attirer le lecteur ? Un être humain qui contemple et admire la différence, sans pour autant sortir de son existence, sans pour autant préférer devenir un autre. Il veut rester lui-même et dans cet ouvrage il le clame avec une innocence inouïe : « Je parle allemand avant de parler français » (p.18). Mais il n’est jamais devenue « germanique » : il est resté le plus Français des Français. Ce que la France a de plus traditionnel sans pour autant voiler le respect du mérite, le soutien de l’autre et la beauté d’une vie au goût très personnel. Jean d’Ormesson écrit comme s’il voulait inviter à ce festin toute personne désireuse d’un goût plus vrai de la vie ; la sincérité y est de mise. La sienne a assurément quelque chose de spécial, sans pour autant se garder dans un enclos définissant la différence. « Je suis un enfant de la Bavière et de la Mitteleuropa » (p.40) reconnaît avec une certaine candeur Jean d’Ormesson.

L’ouvrage met en scène dans un décor assez habituel pour ce type de mémoires (« le monde ») le dialogue devant un tribunal entre le Moi et le Sur-Moi. Ce dernier joue le procureur (ou le juge ?). Le Moi (le choix est assez freudien) dévoile une vie : celle de Jean d’Ormesson. La première personne est de mise, donc le jeu dirige avec aisance un lecteur assoiffé dans la forêt d’une vie vécue à toute allure : la vie d’un Jean d’Ormesson qui paraît vouloir faire des confidences. C’est pour cela que le lecteur trouvera dans ce livre de mémoires (les mémoires d’une vie) des informations que Jean d’Ormesson dans son long cheminement de la naissance à l’âge de la sagesse.

Des quatre grands chapitres, le premier renvoi aux instances du tribunal : « Accusé, levez-vous ! ». Né le 16 juin 1925, Jean d’Ormesson a vécu dans plusieurs pays grâce, en premier, à son père, diplomate de carrière. La Bavière, puis la Roumanie (à Bucarest). De ces longs voyage, il semble tirer une conclusion, car il se pose en « citoyen du monde » et en « cosmopolite ».

Le premier héritage : un nom. Il s’appelle Jean Bruno Wladimir François de Paul Lefèvre d’Ormesson. Le nom trahit et encapsule l’histoire du porteur, voire la famille et la lignée : « Tous les Ormesson depuis quatre ou cinq siècles s’appellent François ou Françoise de Paule » (p.19). Un ancêtre prestigieux que notre Jean (l’académicien, quand même) tient à cœur est un Olivier d’Ormesson qui se même dans la dispute entre Louis XIV et Fouquet, son intendant des finances. Même si Olivier n’est pas d’accord avec les plans et la luxure de Fouquet, il refuse la peine de mort de celui-ci est choisi l’exil. « Mis au ban de la société » (p.20), Oliver reste honnête et préfère la pauvreté. L’honnêteté semble être une qualité de très longue date chez les d’Ormesson.

Entre ironie et dérision, Jean d’Ormesson définit la deuxième de ces constantes (après le nom !). Il s’agit de sa carrière d’écrivain. Qui est-il, l’écrivain si lu et si aimé depuis plus de cinquante ans. Lisons- le : « Je suis le dernier des Mohicans », « une fin de dynastie », « une espèce de dinosaure annoncé d’extinction » (p.21). Derrière l’auto-ironie se cache un brin de tristesse et d’inquiétude. L’écrivain, qu’il soit un d’Ormesson ou un autre, est –il à voie de disparition ? Question à revoir et à vérifier au fil du temps.

Une autre constante dont il n’a jamais pu s’en défaire : l’amour qui a ses racines très bien enfoncées dans une enfance dorée. D’Ormesson avoue les fondements de l’amour dans un bel hymne : « Si quelque chose a marqué mon enfance, c’est l’amour. Un amour calme, sans tempêtes, sans fureur. Mais un amour fort. L’amour durable des parents entre eux. L’amour exigeant des parents pour leurs enfants. L’amour, mêlé de respect, des enfants pour leurs parents. » (p.27).

Le portrait du père se détache dans cette marrée de figures ayant approché Jean d’Ormesson. Diplomate et républicain, chrétien de gauche en politique, avec « une nuance de jansénisme », traditionnaliste tenant aux codes sociaux, le père est en poste en Bavière, entre 1925 et 1933. Malgré ses efforts, la marche vers la perdition de l’Allemagne est entamée : « Si mon père détestait quelque chose, c’était la dictature. L’évolution de l’Allemagne et de la Bavière a été pour lui une déception et un chagrin. » (p.22).Une éducation assez stricte, mais dans une liberté cultivée à tout pas : « il y a une limite à la tolérance. C’est l’intolérable » (p.39). L’enfant de cinq ou six ans avait applaudit de son balcon une parade des nazis vers 1930 sans avoir la conscience de son geste ; le père le gifle pour la première fois dans la vie et lui donne cette belle leçon sur la tolérance dont la limite s’appelle l’intolérable.

Un autre thème qui se dégage de son ouvrage est en relation avec la figure paternelle. La mélancolie, car le temps passe et les temps changent. Même si les codes sociaux devaient être respectés, la liberté était l’une des idées que la France promouvait : « Il croyait au mérite, au travail, à la raison, à la démocratie » et « La représentation de la France, aux yeux de mon père, ne tolérait pas les mesquineries. » (p.30).

Comme son père est muté à Bucarest, l’enfant d’Ormesson vit en Roumanie pendant trois ans. Ce qu’il découvre : un pays latin, le roumain comme langue fille du latin et beaucoup de Roumains qui parlaient français. « La langue roumaine, assez proche du portugais, est la fille de la Rome antique », voici une belle phrase sous la plus d’un amoureux de cultures. De son séjour en Roumanie ce sont des grands noms qui lui restent avec une fraîcheur inouïe. Les amis du père, Tataresco et Nicolas Titulesco (p.44). Les autres amies du même père (des rivales) : Marthe Bibesco et Hélène Vacaresco. Anna de Noilles et son ami, Marcel Proust, ne pouvaient pas manquer ; Antoine Bibesco, reconnu sous les traits du personnage de Saint-Loup (p.49) chez Proust, non plus. Une pléiade de grands noms que Jean D’Ormesson avait connus ou en avait entendu parler à l’époque : Tzara, Brancusi, Mircea Eliade, Emil Cioran et Eugène Ionesco. Et une belle boutade sur Cioran avec lequel à Paris il noue une belle amitié :

« – C’est embêtant, dis-je un soir à Cioran, au retour d’un dîner, maintenant, vous qui vous plaigniez tant du monde et qui méprisiez le succès, vous voilà fêté et célèbre.

-Ah ! me répondit-il, heureusement, j’ai un ulcère. » (p.49).

La fresque de la France où l’auteur a brillé et brille encore est à découvrir : sa formation intellectuelle et les grands noms de la culture ayant été ses amis. Un dernier chapitre très personnel sur cette France tant aimée et sur le français, adoré : « Tout semble se déglinguer de partout » (p.448). Il faut laisser découvrir aussi au lecteur cette richesse. La critique ne signale que des repères, forcément subjectives. Un dernier rappel : l’ouvrage comporte plus de trente pages d’index des noms de personnes et de lieux présents dans la mémoire et la vie de Jean d’Ormesson.

Entre mémoires et antimémoires, ironie et dérision, histoire personnelle et histoire du monde, ce livre dont le titre est le dernier vers d’un fameux poème d’Aragon, est une fresque de la France vue et vécue par une personnalité dont la sensibilité est manifeste : Jean d’Ormesson. Lire, c’est découvrir, et cet ouvrage encourage à la lecture. Celui qui veut découvrir des vies, devrait prendre un long chemin d’une lecture attentive et plus qu’agréable. Car l’écriture, elle y est, et M. d’Ormesson est maître-ès-lettres. Encore une fois. Que le voyage commence !

Jean d’Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Gallimard, NRF, 2016, 485 pages.