Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
12.10.2015

Sébastien Castellion ou de la liberté d’un lettré à la Renaissance

Traduire et écrire à la Renaissance, prendre part en tant que témoin et sujet à la Réforme, voici les grandes lignes d’une vie consacrée à la liberté et à la culture d’un lettré à la Renaissance : Sébastien Castellion. Sébastien Castellion : des Ecritures à l’écriture est un livre qui ouvre des pistes de recherche et qui refait le parcours intellectuel d’un grand intellectuel à la Renaissance.

Ce recueil d’études, paru en 2013 par les soins du professeur d’université Marie-Christine Gomez-Géraud, réunit des recherches très poussées sur une personnalité de la Réforme. Universitaire et chercheuse, passionnée et spécialisée dans la littérature de la Renaissance, Marie-Christine Gomez-Géraud a fédéré une pléthore de chercheurs qui ont essayé de mettre à jour les différentes facettes de la personnalité de Sébastien Castellion. Dans un point, l’universitaire de Paris X-Ouest-Nanterre la Défense et l’érudit se rencontrent : leur passion pour la culture, l’étude de la Bible, les langues, anciennes et modernes, la liberté et la tolérance. Au carrefour de la grande culture, une figure de la modernité culturelle invite, à l’aide des autres chercheurs aussi, à la découverte d’une personnalité de la Renaissance.

Justice est faite, même après des siècles, grâce à des passionnés, à des gens de lettres qui, dans leurs bibliothèques et dans celles des universités, dans les colloques et les réunions, refont le parcours d’un érudit comme Castellion pour frayer un chemin à tous les amoureux de la grande culture, qui reste, au-dessus de tout ce qui touche le passager, universelle. Grâce à ce recueil d’études, Sébastien Castellion, une figure proéminente de la Renaissance, illumine encore par la force de ses convictions et par ses œuvres, soit en latin, soit en français. N’oublions pas que le latin reste encore jusqu’au début du XVIIe siècle la langue des gens cultivés et que le français prendra le pas sur cette langue assez tardivement.

La Réforme constitue un tournant dans l’histoire de l’Europe, non seulement culturelle et religieuse, mais aussi politique. Les temps modernes vivent sous le signe de ces changements : deux mondes prennent naissance. D’un côté, le protestantisme, qui s’émiettera à son tour, et le catholicisme, qui reçoit un coup à jamais blessant. La chemise du Christ se déchire en Occident : le protestantisme prend son chemin, se constitue une histoire et devient à son tour, des siècles après, un christianisme qui, même libéral, se forge un corps qui se soumet aux règles. Il prend les formes de son adversaire très vite après le début du mouvement et tous ceux qui, de ses rangs, auront une voix à part, seront mis à l’index. Et même pire…

Par contre, une personnalité comme celle de Sébastien Castellion lutte justement pour que le protestantisme garde cette idée de liberté et de tolérance. C’est pour cela qu’il sera le partisan de Michel Servet, c’est pour cela qu’il aura le courage de faire partie de la minorité qui s’insurgera contre le despotisme d’un Calvin ayant pris le chemin de l’intolérance envers les siens. L’étude menée par Olivier Millet portera une nouvelle lumière sur le traité de Castellion Contra libellum Calvini.

Mais avant tout, Sébastien Castellion est un homme de culture, une vraie figure de la Renaissance. Toutes les études réunies autour de la personnalité de Castellion refont la mosaïque de cette personnalité complexe. En premier, son arme sera l’érudition. Une arme redoutable qui a fait et fera la preuve de son pouvoir. Il a traduit la Bible en latin en 1551 et en français en 1555, tout en étant un fin connaisseur des langues anciennes dont l’hébreu. L’édition de cette traduction en français de la Bible a été remise dans une nouvelle lumière par Marie-Christine Gomez-Géraud en 2005 chez Bayard avec une introduction, bien des notes et des commentaires. D’ailleurs, selon l’opinion de l’universitaire française, dans l’Avant –propos de ce recueil, Castellion est un « traducteur sobre » (p.11), ce qui signifie que traduire, à la Renaissance, pour un tel érudit, voulait dire, respecter le texte avant d’apporter dans la traduction des changements qui soutiennent les luttes dogmatiques. Castellion reste avant tout un professeur qui traduit la Bible en respectant la conscience du vrai lettré pour lequel le dogme passe après la vérité du texte d’origine.

Une autre étude, celle de Frank Lestringant, met en lumière la manière dont Stefan Zweig reprend la figure de Castellion dans son livre Conscience contre violence. Castellion devient son héros et Zweig s’identifie à lui tout en déchiffrant le passé comme une allégorie du présent. Hitler devient un Calvin austère ; dans sa lettre de 1936 adressée à André Gide, Zweig mettra aussi Staline dans une lignée de dictateurs qui commence par Calvin.

Valentine Zuber consacre une étude touffue à la naissance de la figure de Castellion comme héros libéral aux XIXe –XXe siècles, tandis que l’universitaire parisien Alain Sandrier fait des recherches fouillées sur Castellion aux Lumières, tel qu’il était vu, par exemple, par un Voltaire ou présenté dans le fameux Dictionnaire de Bayle. Marie-France Monge-Strauss se penche sur Le Livre de Jonas, Anne-Laure Metzger-Rambach analyse les visages des livres de sagesse chez Castellion tandis que Nicole Gueunier mène à bout une réflexion sur le style prophétique d’un traducteur qui est aussi professeur, donc qui a une vision nuancée de la lecture, de l’enseignement et de la culture.

La figure de Castellion était si importante à la Renaissance, pour ces traductions en premier, qu’un franciscain, obscur de nos jours, Jean du Blioul, dans son fameux ouvrage de voyage à Jérusalem, l’Hodoeporicon, n’oublie pas de mentionner pour illustrer la thèse du traducteur « hérétique » le travail du réformé. Cet aspect sur l’apparition du lettré chez du Blioul est détaillé dans l’étude de Marie-Christine Gomez-Géraud, Une lecture oubliée de la Biblia à la fin du XVIe siècle. L’humanisme, la philosophie, la pédagogie, les traductions de la Bible, la liberté et la tolérance, tout cela est vu et revu, analysé et détaillé par les vingt-et-un chercheurs qui se penchent avec passion sur l’œuvre protéiforme de ce lettré de la Renaissance.

Un point fort de ce livre consacré à Sébastien Castellion : une anthologie de textes de l’auteur, une bibliographie générale et un Index nominum. Un livre sur une figure de la Renaissance, le recueil d’études coordonné et édité par l’universitaire Marie-Christine Gomez-Géraud respecte et suit le chemin de l’érudit : l’encyclopédisme.

Sébastien Castellion : des Ecritures à l’écriture, études réunies par Marie-Christine Gomez-Géraud, collection « Bibliothèque de la Renaissance », Classiques Garnier, Paris, 2013, 567 pages.