Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
14.12.2015

Renaissance et révolution: Copernic

Traduire et éditer en français un chef-d’œuvre de la Renaissance, c’est faire une œuvre de pionnier, c’est rendre justice à la culture, c’est fédérer des spécialistes, c’est oser résister dans une société moderne qui oublie trop souvent que son progrès est dû au travail des antécesseurs. Les Belles Lettres s’est donné la charge de présenter au grand public, non seulement aux spécialistes, l’œuvre en latin et en français de Nicolas Copernic, donc éditée et traduite, avec des notes et des commentaires difficilement égalables : Des revolvitionibvs orbivm coelestivm. Des révolutions des orbes célestes. Les trois volumes parus au mois d’octobre de l’an 2015 chez les Belles Lettres dans la collection Science et Humanisme sont l’œuvre d’une équipe de spécialistes : Michel-Pierre Lerner, Alain-Philippe Seconds et Jean-Pierre Verdet, avec la collaboration de Concetta Luna, Isabelle Pantin, Denis Savoie et Michel Toulmonde.

Nicolas Copernic, en polonais Mikołaj Kopernik, fut un chanoine et un homme de science qui, par ses études trancha une question épineuse d’ordre astronomique: la révolution des planètes et leur rapport au Soleil. Sa fameuse théorie, l’héliocentrisme, fera son cheminement durant un siècle pour s’imposer dans les universités et les consciences un siècle après la mort de son inventeur. Copernic, né à Toruń en 1473 et décédé à Frauenburg, aujourd’hui Frombork, en 1543, est connu pour ses activités dans le domaine de l’astronomie, mais ses études en Italie (Bologne, Padoue et Ferrare) concernent le droit et la médecine ; en 1503 il est reçu docteur en droit canon à Ferrare. Il avait fait auparavant des études de théologie à Cracovie car il était destiné à une carrière ecclésiastique. Il reste à Frauenburg où il fait construire un observatoire, jusqu’à sa mort ; il y mène ses recherches durant quatre décennies, son disciple, Rhéticus, étant celui qui soutiendra et propagera ses idées auprès des savants et des universités de son temps. Copernic est, par son éducation et par sa passion pour la recherche, un vrai homme de la Renaissance.

Les deux pivots de la théorie de Copernic: la Terre tourne autour de son axe en un jour, donc une révolution complète, et autour du Soleil en un an. Tout comme la Terre, les autres planètes tournent autour du Soleil, leur classification étant faite en fonction de leur période de révolution. La différence de la théorie de Ptolémée (IIe siècle) était déjà faite par Copernic: chaque planète fait son tour du Soleil en fonction de la grandeur de son rayon orbital. Plus celui-ci est grand, plus la planète tourne autour du Soleil en un temps plus long. Galilée et Kepler seront les partisans de Copernic, tandis que Tycho Brahé soutient une théorie médiane géo-héliocentrique.

L’héliocentrisme de Copernic fera son chemin petit à petit dans les universités, une partie des savants d’obédience catholique étant d’accord en secret avec la théorie copernicienne.

L’histoire de la publication du livre de Copernic comprend la parution de l’ouvrage de Rhéticus, Narratio prima (Premier rapport) où le disciple, luthérien et non catholique comme son maître, expose en 1540 les données principales de la doctrine héliocentrique de Copernic. L’opuscule est très bien accueilli, donc il aura une deuxième édition l’année suivante. La parution de l’opus copernicien en 1543 chez l’éditeur allemand Johannes Petreius trouva une opinion publique (dans notre cas, les savants et l’Eglise) préparée à analyser les découvertes proposées par Nicolas Copernic. Une Préface en forme de « dédicace » est adressée au pape Paul III ; c’était une bonne mesure contre les multiples prises de position conservatrices qui s’annonçaient. Galilée reprend la démonstration héliocentrique de Copernic dans son Dialogo, ouvrage qui sera interdit en 1634 et mis à l’Index par l’Eglise catholique. Le livre de Copernic sera publié avec des corrigés proposés par L’Office des livres de Rome ; toutefois, il figurera dans l’Index librorum prohibitorum jusqu’en 1835.

Le modèle de l’œuvre de Copernic était l’Almageste de Claude Ptolémée (140 apr.J.-C.). L’audace de Copernic c’est d’avoir démontré une théorie contraire à celle tenue par l’Eglise catholique et par les savants, contre Ptolémée. Un vrai traité d’astronomie, La révolution propose les idées suivantes: le Soleil est immobile et non la Terre qui n’est pas non plus le centre de l’univers, la Terre est une planète comme toutes les autres, donc elle accomplit une rotation complète elle aussi. Donc, il propose pour la première fois un système qui suit des lois mathématiques; de plus, la révolution annuelle de la Terre n’influence en rien sur les étoiles, un espace vide étant entre celles-ci et la Terre. La Lune est analysée dans sa relation avec la Terre, mais dans ce cas le langage copernicien est tributaire à celui des recherches et des descriptions des médiévaux. De l’autre côté, il sut se servir des observations de ses antécesseurs, donc il réussit à dresser des tables plus précises. Ses paramètres furent utilisés aussi par les auteurs des Tables Pruténiques et des Tables Alphonsines.

Nicolas Copernic a la science de la démonstration et de l’argumentation, comme il écrit dans ce qui suit pour soutenir sa théorie héliocentrique:

«C’est pourquoi nous n’avons aucune honte à affirmer que tout ce que [le circuit de] la Lune encercle, ainsi que le centre de la Terre, parcourent ce grand orbe parmi les autres astres errants en une révolution annuelle autour du Soleil, et que le centre du monde se trouve près du Soleil; que le Soleil demeurant immobile, tout ce qui apparaît comme un mouvement du Soleil s’avère plutôt dû à la mobilité de la Terre; et que la grandeur du monde est telle que, alors que la distance de la Terre au Soleil, comparée à la dimension de l’un quelconque des autres orbes des astres errants a, par rapport à la taille de ces orbes, une grandeur assez sensible, cette même distance, rapportée à la sphère des étoiles fixes, est imperceptible. Il est plus facile, selon moi, d’admettre cela que de tirailler l’esprit en tout sens avec cette multitude presque infinie d’orbes, comme ont été obligés de le faire ceux qui maintenaient la Terre au milieu du monde.» (Livre I, chap. 10, p.35)

Œuvre révolutionnaire, La révolution, que le collectif de chercheurs a eu l’audace et la science de préparer en latin et en français chez Les Belles Lettres, fera date encore une fois. Pour longtemps, il restera un monument d’édition critique et d’érudition, pour le grand plaisir des spécialistes et des lecteurs. La révolution copernicienne a elle-aussi sa révolution. La lecture d’une passion comme celle de Copernic – un véritable esprit de la Renaissance ayant eu l’audace et la patience de travailler quatre décennies pour démontrer une théorie nouvelle qui changera la face de l’astronomie et donc, aura des conséquences sur les autres domaines connexes – c’est la lecture du progrès même.

Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium coelestium / Des révolutions des orbes célestes, traduit par Michel-Pierre Lerner, Alain Philippe Segonds (1942 – 2011), Jean-Pierre Verdet, introduction et notes de Michel-Pierre Lerner, Concetta Luna, Isabelle Pantin, Denis Savoie, Alain Philippe Segonds (1942 – 2011), Michel Toulmonde, Jean-Pierre Verdet. Coffret de 3 volumes reliés. Édition critique, bilingue latin –français, avec le soutien de l’Observatoire de Paris, 2700 pages, octobre 2015, Les Belles Lettres, Paris.