La laideur et la beauté ne sont pas seulement des critères assez bien pris en compte par la modernité, au-delà du politiquement correct. Les analyses sociologiques regorgent des relations sur les problèmes au travail de ceux qui n’entrent pas dans les critères d’une société, dans notre cas celle occidentale, qui souligne la beauté comme miroir de l’âme.
L’esthétique a une longue histoire de ce binôme. La littérature la suit de très près. C’est ce cas qui nous intéresse dans les lignes qui suivent : la laideur dans la littérature.
Tenir un colloque universitaire sur la laideur dans la littérature et des domaines connexes, voire le cinéma, c’est rendre justice à l’autre face, cachée car désagréable, de notre existence. Tenu à l’Université Paris X Nanterre les 15, 16 et 17 mai 2003, le colloque Métamorphoses de la laideur s’est achevé par l’édition des travaux des participants. Liliane Picciola, la professeure de Littérature française classique a eu la difficile mission de réunir en volume les études et d’écrire un Avant-Propos, un vrai essai sur la laideur. Le numéro 36 de la revue Littérales, de 2005, paru à l’Université Paris X sous l’égide du Centre des Sciences de la Littérature Française (CSLF) est non seulement un volume à plusieurs auteurs, mais surtout une contribution remarquable dans la recherche sur le sujet de la laideur.
Le tableau de Goya, Le Temps ou Les Vieilles, choisi pour la première de couverture, est une marque de cette préoccupation « thématique » dès les temps où les grands peintres osaient aussi, baroquement ou pas, à représenter l’irreprésentable : le temps qui laisse des marques surtout dans la chair et sur le visage des femmes. Car la femme se devait d’être belle et moins l’homme…Autour de ce tableau construit Liliane Picciola son introduction : la laideur, d’abord corporelle, souffre des changements dans son traitement par les artistes de tous bords. Donc, cette série de questionnements sera le vrai matériau d’étude des spécialistes: «Selon quelles modalités privilégiées chaque époque dit-elle ces apparitions, ces résurgences, parfois ces revendications, ces abolitions? La laideur des êtres est-elle d’ailleurs seule en cause? Ne pourrait-on aussi parler d’évolutions dans une appréhension de la laideur du monde?» (p.9)
Les cinq parties du volume regroupent les contributions autour des thèmes récurrents. La première, Entre peur et rire, compte quatre contributions, quatre études sur quatre époques. Jean-René Valette, un médiéviste reconnu pour ses œuvres au-delà des frontières françaises consacre son étude à la laideur dans L’Histoire du Saint Graal. Sa conclusion s’appuie sur une réalité du monde au Moyen Âge : la laideur ne concerne pas seulement le diable dans cette œuvre mais aussi d’autres personnages. Dans un réseau de semblances et de dissemblances «le fantastique des semblances, auquel peut se ramener la composante littéraire du texte, se trouve très fermement encadré par un merveilleux qui assure le triomphe du didactisme chrétien.» (p. 37). Caroline Monjo, préoccupée par la littérature classique française, présente le résultat de ses recherches sur la relation entre le tragique chrétien et la laideur chez François de Rosset et Barbey d’Aurevilly. Isabelle Pantin, une universitaire très connue pour ses études très poussées sur la Renaissance, détaille les visages de la laideur dans Momus. Relative, instable, la laideur dans cette œuvre «épouse les mouvements» (p.68) de celle-ci.
La Légende des siècles de 1859 de Victor Hugo clôt cette première partie, car Gabrielle Chamarat consacre son étude à la laideur dans le poème Le Satyre, le poème unique de la VIIIe partie de La Légende. Sous le signe de l’excès, le poème même rend compte de cette laideur qui unit ciel et terre, sans avoir de limites: «L’esthétique mise en acte ici mène jusqu’à la démesure la confusion entre le beau et le laid» (p.86).
La deuxième partie s’intéresse aux «détériorations de la beauté» par quatre études: Bénédicte Boudou consacre son étude à l’évaluation de la laideur par Montaigne dans ses Essais (II,3), Marie-Dominique Legrand refait le parcours poétique dans «Les Ruines de la beauté chez Du Bellay», Emanuelle Mortgat-Longuet détaille la «fausse beauté » chez Méré et Bouhours tandis que Marie Leca-Tsiomis, spécialiste reconnue de l’Encyclopédie, nous partage sa passion pour la recherche dans le binôme « belles et laides au miroir de l’Encyclopédie». La professeure Leca-Tsiomis détaille ce paradigme en prenant un matériau de choix: les textes consacrés aux femmes, surtout, dans l’immense œuvre dirigée par Diderot. La laideur y est intégrée, car elle est transfigurée, grâce à «l’alliance rêvée de la flétrissure et du sacré» (p.150).
Prendre les personnages de Madame d’Aulnoy et les analyser du point de vue de la «laideur polie par l’humour» c’est ce que Liliane Picciola réalise dans son étude. Le XVIIe siècle se montre sous l’œil vigilent de la spécialiste sous un angle nouveau : la laideur participe elle-aussi à bâtir ce siècle classique dans les contes. D’où cette belle conclusion sur la passion pour l’écriture de Madame d’Aulnoy, femme de lettres qui interroge encore et encore les spécialistes: «Le genre du conte se situe peut-être sous sa plume à mi-chemin entre la fable populaire et ce genre des mémoires, mémoires d’un Moi profond et mémoire des autres.» (p.174).
Et la laideur au cinéma ? Trois spécialistes s’attellent aux analyses de la définition du laid au cinéma, de la laideur dans des films comme Le Seigneur des Anneaux mais aussi «Dans les poubelles d’Hollywood», cette dernière recherche étant signée par Laurence Schifano.
Laideur et beauté restent, après la lecture de ces études, des critères qui concurrencent dans la littérature d’autres catégories esthétiques. Le mérite de ces études c’est le thème, assez inhabituel, mais aussi la belle vision des chercheurs autour du thème : la laideur rend compte de l’autre, bâtit des forteresses, éloigne les amours et attire les regards. La littérature entretient le feu de la connaissance, fût-il si passager, car se pencher sur la laideur, c’est se pencher aussi sur notre Moi qui refuse le visible désagréable, ou qui attire le regard de l’Autre. Vivre sous les auspices de la laideur, c’est se forger un autre Moi ou vivre en paix avec la physionomie qui ne se soumet pas aux critères des sociétés modernes.
Métamorphoses de la laideur, études réunies par Liliane Picciola, dans Littérales, n°36, Revue de la CSLF, Université Paris X, 2005, 332 pages.
În imagine, Les Vieilles ou le temp de Francisco Goya – Musée du Louvre
(foto de pe mieux-se-connaitre.com)