Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
06.02.2017

Méthode et histoire

Comment organiser la connaissance autour de quelques repères compris par tout le monde ? La méthode, est-elle une invention des Modernes, ou il y avait des préoccupations de conceptualisation dans l’univers des intellectuels ? Un livre paru en 1566, Methodus ad facilem historiarum cognitionem, écrit par Jean Bodin essaie de construire une méthode, avant Descartes et Bacon, où l’histoire, puis la géographie, prennent leur place de choix. Marie-Dominique Couzinet retrace l’histoire de ce livre, se penche sur la naissance de la méthode chez Jean Bodin et contextualise la notion d’histoire dans son livre Histoire et méthode à la Renaissance. Une lecture de la Methodus de Jean Bodin. Pour dire le succès du livre de Bodin, il reste une précision à faire : l’ouvrage a connu sept éditions du vivant de l’auteur. C’est une situation que la chercheuse analyse aussi de manière contextuelle : « C’est dire que le texte de Bodin est apparu comme l’accomplissement du genre des artes historicae, voire comme un véritable modèle théorique » (p.35).

Cesare Vasoli, le préfacier, retrace le parcours intellectuel de Jean Bodin et sa réception au cours des dernières décennies. En premier, il attire l’attention que Bodin, en homme de la Renaissance, avait des connaissances solides d’histoire, en étant aussi préoccupé par les sciences de la nature. Son ambition était de créer « un système total de la connaissance historique qui règle l’organisation du savoir dans sa totalité » (p.7). Un antécesseur célèbre, Ramus, avait déjà ouvert le chemin de l’élaboration d’une telle méthode ayant pour but l’application des règles strictes qui servent à classer, à analyser et à présenter les résultats d’une opération du général au particulier, et de l’inconnu au connu.

L’analyse que Marie-Dominique Couzinet entreprend se fonde sur l’idée que l’originalité de Jean Bodin se fonde sur sa conception d’une méthode appliquée à la connaissance historique mais dans « topique géographique » (p.9). De plus, lire l’histoire, cela fait partie des fers de lance de Bodin, car cette manière suppose une interprétation, après lecture, du fait historique comme récit. L’universitaire comprend les raisonnements de Jean Bodin dans ce sens de lecture pour arriver à la totalisation du savoir, un syntagme utilisé d’ailleurs, à plusieurs reprises dans cette analyse. Bodin fait la différence entre l’histoire et les histoires, le singulier désignant la totalité des événements de ce monde tandis que le pluriel définit l’histoire comme récits : « Et Bodin ne semble pas désigner par méthode autre chose que l’objet de son discours, ici, la méthode historique (historica methodus), soit une manière de recueillir les fruits de l’histoire à partir des récits historiques par un dispositif de lecture. La méthode est donc un dispositif de lecture. » (p.21)

Le retour aux sources antiques est réalisé en premier par l’auteur, mais la chercheuse, dans son entreprise de reconstitution de l’univers historique de Bodin, préfère, elle aussi les références historiques. Bodin, comme tant d’autres, ne cite pas (ou lorsqu’il le fait la citation ne comporte pas de référence précise) les auteurs et les livres consultés qu’en respectant la manière d’écrire à la Renaissance. Sur le même niveau de la lecture de Bodin, Marie-Dominique Couzinet recourt aussi à ces références nécessaires à la reconstitution du texte mais venant d’autres horizons de la connaissance et distingue un certain nombre de topoi que les contemporains partagent avec Bodin.

En quelques mots, Bodin, cité par la chercheuse, expose sa volonté de trouver un moyen, car celui-ci n’existe pas, qui serve à « exposer avec art et logique les choses déjà inventées. » (p.36). Contre le hasard, pour l’ordre, pour une science capable de recueillir « les fruits », voici les coordonnées que Bodin s’impose pour théoriser l’histoire comme science moderne.

L’analyse de Marie-Dominique Couzinet est détaillée, fondée sur des sources multiples, et dévoile une très bonne connaissance des bibliographies de spécialité, tant modernes qu’antiques. La possibilité de revoir, grâce à sa recherche, le long parcours de l’histoire comme science soumise à la méthode, est une chose accomplie. Et avec brillance, car si la connaissance historique est plurielle, la méthode de la chercheuse accompagne cette pluralité qui découvre, aux lecteurs modernes, la richesse de l’histoire comme tableau toujours établi dans une géographie réelle.

Marie-Dominique Crouzet, Histoire et méthode à la Renaissance. Une lecture de la Methodus de Jean Bodin, Vrin, 1996