Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
22.02.2016

Marc Aurèle pense

L’empereur Marc-Aurèle (121-180 après J.-C.) est largement connu pour ses pensées de philosophie pratique définissant la vision des Stoïciens. S’abreuvant à la culture grecque, comme tout noble latin dont l’éducation était fondée sur la culture de la Grèce, Marc Aurèle vit et pratique un stoïcisme qui l’aida, parmi d’autres, à dépasser la période difficile des envasions barbares. Pax romana, tant connue, il réussit à la faire respecter, donc l’intégrité de l’Empire ne fut pas touchée par les coups des ennemis. Il resta dans l’histoire de la philosophie par le seul livre, Pensées pour moi-même, qu’il composa durant ses expéditions militaires. Les Grecs vaincus auront pris encore une fois leur revanche: son livre est écrit en grec et les sources d’inspiration, de sa culture et de son éducation sont grecques. Marcus Annus Verus, empereur romain, écrit en grec pour la pérennité de l’Empire latin.

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La belle traduction en français d’Emile Bréhier, parue chez Gallimard, rend compte de la richesse culturelle de cet empereur, de la beauté du latin et du syncrétisme gréco-romain. La force des Romains réside dans cette intelligence de l’appropriation de la grande culture grecque et dans une armée fonctionnant comme une vraie machine de guerre. Quelques conseils venus de Marc Aurèle de cette édition de ses Pensées (Livres VII-XII) témoigne de son attachement non seulement à la culture grecque, mais aussi à la manière de vivre des stoïciens.

Les grands thèmes de cette philosophie y sont présents. L’amour, le corps, la vie, la souffrance, l’autre et le rapport à l’autre, la mort et surtout les qualités d’un homme. Ce sont assurément les vertus des stoïciens.

Un survol dans ces pages, parmi ses pensées nous offrira un avant-goût de lecture stoïcienne, loin d’un hédonisme, hélas, trop présent à l’époque de Marc Aurèle, et surreprésenté de nos jours. L’éthique rencontre l’esthétique, voici la grande qualité de ce grand livre. Vivre en homme de bien, c’est vivre en harmonie avec soi-même et avec les autres. Donc avec l’univers qui est un tout. L’idée est grecque, bien sûr, mais la simplicité et la force du discours sont latines.

Et la gloire ? La gloire est passagère et vaine. Vanitas vanitatum clament et écrivent les grands de la culture latine. L’oublie est le sort des hommes. On est en pleine philosophie stoïcienne :

«Tant d’hommes, dont on a tant parlé, qui sont voués à l’oubli! Tant d’hommes qui les ont célébrés, depuis longtemps disparus.» (p.17).

Même si notre monde est unique, il a une substance faite de l’unité des autres. D’où le rapport à l’autre qui influence le changement du monde. Voici une partie d’un célèbre passage sur l’unicité du monde, sur l’unité et sur l’entrelacement de ce monde qui est à l’image du monde divin: «(…) Le monde, fait de toutes les choses, est unique; à travers toutes circule un dieu unique; une substance unique, une loi unique, une raison commune à tous les autres vivants intelligents, une vérité unique, puisque pour tous les vivants du même genre et participant à la même raison il y a une perfection unique.» (p.12).

Le dialogue, sur lequel le livre est construit, soutien cette formule d’adresse comme un écho de soi-même et de l’autre. Qui est son autre ? Tout homme qui n’oublie pas aussi le moment de sa mort à chaque instant de sa vie. Memento mori se définit en vision stoïcienne sous la plus de Marc-Aurèle: «Proche est le moment où tu auras tout oublié; proche, celui où tous t’auront oublié.» (p.15).

L’équilibre, l’identité, l’harmonie à tous les niveaux de l’existence, ce sont des fondamentaux de la philosophie stoïcienne. Agir exactement comme on dit ou faire, c’est dire, comme disait autrement un philosophe du langage de nos jours, cela suppose une identité entre les actes et les paroles: «Comparer ta pensée à tes paroles. Faire pénétrer ta pensée dans les événements et leurs causes.» (p.17).

L’impératif de la simplicité guide une vie en harmonie. Stoïcien ou pas, l’homme censé sait qu’être simple, ce n’est pas être simplet: «Fais-toi une parure de la simplicité, de la conscience, de l’indifférence envers tout ce qui est entre la vertu et les vices. Aime le genre humain. Obéis à Dieu.» (p.17).

Plusieurs fois, Marc Aurèle cite les grands noms de la culture grecque. Euripide conseillant la nature de l’homme qui doit prendre conscience de son statut passager dans ce monde parle par la bouche de l’empereur romain: «‘Les choses de la terre reviennent à la terre, et celles qui naissent d’un germe éthéré reviennent à la voûte céleste‘. A moins qu’il n’y ait destruction des entrelacements d’atomes et dispersion des éléments impassibles.» (p.21).

La morale parfaite pour chaque stoïcien réside dans la vie comme préparation pour la mort: «Voici la morale parfaite: vivre chaque jour comme si c’était le dernier; ne pas s’agiter, ne pas sommeiller, ne pas faire semblant.» (p.28). Cela n’empêche pas la vie comme une lutte, car vivre, c’est lutter, c’est garder l’esprit éveillé: «Plutôt qu’à la danse, l’art de vivre est comparable à l’art du lutteur, en ce qu’il faut se tenir prêt, sans broncher, à répondre aux coups qui fondent sur nous, même s’ils sont imprévus» (p.24).

Le salut est à trouver dans la connaissance de soi-même, la seule instance valable, le seul principe qui engendre une existence équilibrée: «Regarde en toi-même! En toi est la source du bien qui toujours peut jaillir si tu creuses toujours.» (p.24). Cette idée fonde un autre impératif, celui d’une vie sans prendre un compte l’opinion et le bruit des autres. La joie de vivre trouve des ressources dans le soi qui reste impassible: «Passer sa vie sans contrainte et dans la plus grande joie, même si tout le monde pousse contre toi des clameurs qu’il veut, même si les bêtes féroces déchirent les petits membres de ce composé qui se nourrit autour de toi.» (p.27).

La souffrance, une idée très chère aux Stoïciens, doit toucher le corps, car l’âme reste impassible. Voici le rapport: «La souffrance est un mal ou un bien pour le corps (qu’il le prouve donc) ou bien pour l’âme, mais l’âme est capable de garder la sérénité et le calme qui lui sont propres et de juger qu’elle n’est pas un mal. Car tout jugement, toute volonté, tout désir, toute aversion sont en nous-mêmes, et le mal ne monte pas jusque-là.» (p.40).

Marc-Aurèle a eu aussi une vision sur la manière de parler ou d’agir à l’égard des autres. Ne pas commettre d’injustice, c’est respecter tous, sans aucune différenciation: «Au Sénat comme à quiconque parler avec ordre et clarté ; user de raisons valables.» (p.40). Le regard envers soi-même doit suivre l’acte à l’égard des autres: «Je ne dois pas m’affliger moi-même, car jamais je n’ai voulu affliger les autres.» (p.44).

L’idéal reste dans la vie sociale qui est le propre de l’homme: «Les hommes sont faits les uns pour les autres. Donc instruis-les ou supporte-les.» (p.51) La solution reste, quand même, l’instruction, pour le pas subir le mal venant d’un homme qui n’a pas été instruit. Enseigner et instruire, c’est construire la paix. Dans cette société, ne pas agir, c’est des fois ne pas rendre justice. Le retrait n’est pas toujours la meilleure solution dans la vie sociale de chaque homme: «On est souvent injuste en s’abstenant d’agir et non seulement en agissant.» (p.57).

Et voici les vertus que Marc Aurèle conseille pour vivre dans un parfait équilibre. La conduite comme chemin de vie vertueux suit des principes qui sont à respecter, assurément à la manière des Stoïciens, en premier. Le philosophe décrit aussi chaque vertu: «Une fois fixés ces noms, bon, consciencieux, véridique, prudent, bienveillant, magnanime, tâche de ne pas en changer ; et si tu les perds, reviens vite vers eux. (…)» (p.77).

Un livre à lire et à relire, Les pensée de Marc Aurèle reste un trésor de la philosophie pratique à laquelle nos contemporains n’ont plus grand-chose à ajouter. Vivre, c’est respecter les autres, car le respect et l’équilibre fondent l’harmonie de l’univers auquel les êtres humains appartiennent. Un Marc-Aurèle si actuel !

Marc Aurèle, Pensées, Livres VII-XII, Folio Sagesse, traduit du grec et annoté par Emile Bréhier, livre extrait du recueil Les stoïciens, II (Tel N°282), Editions Gallimard, 2013, 124 pages.

Sursa foto: abebooks.fr