Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
05.09.2016

L’Occident et ses mythologies

L’Europe est pour l’imaginaire des autres l’Occident. A son tour, l’Europe connaît des nuances et des divisions. Mais, de toute manière, l’imaginaire depuis des millénaires construit un continent et son Occident. La perspective dépend de celui qui la propose et de sa situation dans un espace géographique et culturel.

L’universitaire Claude-Gilbert Dubois propose une histoire de l’Occident et de ses mythologies selon la façon proposée par l’imaginaire. Le temps de cette histoire s’étend sur trois millénaires, donc il y a une diachronie à prendre à considération et un pan de changements subis par l’Europe. De plus, dans son ouvrage paru en 2007, Mythologies de l’Occident, et réédité en poche chez Ellipses en 2013, l’imaginaire européen est proposé dans ses reflets et dans ses constructions par rapport à d’autres, comme par exemple celui de l’islam. L’universitaire émérite de Bordeaux, auteur de plusieurs livres sur le XVIe siècle (et des sujets comme l’histoire, le baroque, l’imaginaire ou le maniérisme) car professeur de littérature française de la Renaissance, reconstruit l’histoire du continent du point de vue d’un savant qui maîtrise le siècle de la modernité renaissante, celui qui marque un carrefour dans l’histoire du continent.

En premier, il propose une vision culturelle de l’espace européen, car selon Dubois, l’Europe est moins un espace géographique et plus un espace culturel. Il propose une comparaison : l’Asie est orientale pour un Européen, mais elle est l’Occident pour un Américain. Lorsqu’on parle d’Europe, on parle de sa culture, car la prééminence culturelle pose sa marque sur l’esprit européen. L’Europe est, pour le Mésopotamien, l’Occident, Erebu en akkadien. Remonter aux étymologies antiques, c’est refaire l’imaginaire d’un espace qui a influencé et a construit à son tour d’autres espaces, comme celui de l’Amérique du Nord, d’influence anglo-saxonne. C’est dans ce jeu des influences et des métamorphoses que Dubois proposes la refonte des mythologies de l’Occident pour le lecteur moderne : « C’est dans cet aller-retour que s’est constituée cette partie culturelle du monde appelée l’Occident. » (p.79).

L’imaginaire est une force que l’Européen s’est forgée car il s’est centré entre un orient et un occident. L’exemple grec définit déjà une manière de voir le monde : le barbare est celui qui n’est pas grec. Le romain situe le centre du monde dans sa capitale : Rome est la Cité. L’unité du contient est imposée par le christianisme, mais les différences apparaissent entre Rome et Constantinople. Plus tard, les divisions concernent l’Occident européen : le catholique et le protestant. Une autre division date du Moyen Âge : l’islam investit l’Asie, donc l’Orient est plutôt musulman tandis que l’Occident – et l’Europe – reste la « chrétienté », c’est-à-dire le monde chrétien.

Un autre Occident en Amériques après le XVe siècle ? Dubois distingue ce type de colonisation des autres espaces, car un autre monde est né et celui-ci n’est pas l’Occident : « En se combinant avec des éléments indigènes, la culture d’Occident produit un métissage qui préserve en partie les cultures propres. C’est une occidentalisation partielle qui ne se confond pas avec l’Occident. » (p.9). Le mot « métissage » caractérise ce nouveau monde. La modernité surprend un autre changement : les Etats-Unis, le nouveau pouvoir, ne se voient pas comme l’Occident, mais comme une partie de cette culture européenne. Dubois clarifie et trouve la force de ce nouveau bloc occidental américain constitué de ses Etats « qui en ont développé, d’une manière plus exemplaire et plus sereine que dans l’Europe moderne, des ferments de puissance et de solidité, avec de notables inflexions liées à leur devenir propre. » (p.11).

L’identité européenne est-elle chrétienne ? Le terme de « chrétienté » a été proposé pour désigner l’ensemble des peuples chrétiens. Par contre, Dubois fait une distinction entre ce terme « équivalent du terme Oumma, notion symétrique du côté musulman » (p.13) et son application exclusivement au continent européen. En premier, il s’agit d’une « culture chrétienne » dont on peut parler en Europe, mais les divisions existent. Une première entre l’Eglise Catholique et celle Orthodoxe, après le Grand Schisme de 1054. Une deuxième, au sein du catholicisme, au XVIe siècle par la naissance du monde protestant. En deuxième, le monde européen connaît d’autres systèmes de pensées qui se veulent laïcs, donc la modernité réfute le syntagme de « culture chrétienne ». Par contre, l’Europe vue d’ailleurs continue à être pensée comme chrétienne, et c’est une question d’imaginaire :   « Il reste cependant un fait : c’est que « penser l’Europe » ne peut éluder le fait culturel dans l’image qu’on peut s’en faire et dans la réalité qu’on veut en construire. » (p.13).

Quant à la mythologie, Dubois fait la différence entre les mythologies de Barthes (ensemble de significations autour d’un objet) et la mythologie d’un peuple (comme les mythes de la Grèce antique et ceux des Celtes). De l’autre côté, il parle de la mythologie nationale française comme un ensemble de mythes à partir des temps gaulois au gaullisme, parmi lesquels ceux de la devise « Liberté, égalité, fraternité » ou de la « Déclaration des droits de l’homme ». La définition qu’il propose retient la forme élaborée par l’imaginaire, la collectivité qui se réunit par consensus autour de ce mythe qui est « démenti éventuellement par l’histoire en diverses circonstances, ce qui signe par là son caractère imaginaire » (p.14). Le mythe européen est en train de se construire selon le modèle des mythes existants, américain et chinois.

Chacune des trois parties du livre comporte au moins trois chapitres. La première partie propose les mythes fondateurs de l’Europe, de la Genèse au Big Bang, ceux de l’anthropogonie et ceux politico-linguistique, de la Tour de Babel à la nouvelle mondialisation grâce aux langues. La deuxième partie se centre sur les mythes de l’identité, de ceux de la Grèce antique (Œdipe) à ceux du christianisme par le biais du judaïsme, les mythes ayant influencé l’imaginaire européen. L’homme devenu Dieu et le Dieu qui s’est fait homme est une figure de modèle « initiateur » qui a pour contre-modèle Judas et le Diable. Jésus et son historicité du côté du Bien et de ses valences, tandis que Judas et Satan construisent une mythologie du Mal et du malheur. Dubois retient aussi l’importance de la mythologie féminine transmise et métamorphosée grâce à la Vierge, un archétype de la féminité. Venus, Eve, Marie et Marianne sont les figures ayant structuré l’imaginaire occidental.

La troisième partie définit le mythe dans ses valences millénaristes. Fonder un royaume, c’est partir à la conquête du fini car selon l’image divine, un royaume est soumis à l’apocalypse, donc à une métamorphose qui suppose aussi sa disparition. Les utopies de la modernité sont une variante de la cité radieuse dont les mythèmes sont développés dans le treizième chapitre.

Une histoire de l’Occident, vu dans ces invariants car l’Europe est fondée sur les mêmes mythes, voici ce que Claude-Gilbert Dubois propose dans ce livre. Le temps façonne l’imaginaire mais à son tour l’imaginaire façonne des peuples et des manières de construction identitaire. Parmi les mérites du livre on peut souligner : l’esprit de synthèse, la connaissance approfondie de l’histoire européenne, l’importance de l’imaginaire, la force de transmission des mythes et leur circulation proposées par l’auteur de manière détaillée et l’ouverture vers de nouvelles voies qui se montrent à l’esprit européen. De plus, l’Europe est analysée en tant qu’Occident, car le terme est unitaire aux yeux des autres cultures, même si les Européens gardent des divisions. Mais les mythes fondateurs du continent sont à peu près les mêmes, donc il est possible de parler de cet Occident unitaire à l’échelle du continent. Eve ou Jésus, Eros ou Marie restent les mêmes à Lisbonne et à Athènes.

Claude-Gilbert Dubois, Mythologies de l’Occident, Ellipses, 2007, 528 pages.