Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
01.02.2016

Littérature et piété chez les francophones réformés

La littérature en langue française, surtout aux temps de ses «fondations», comportent des sujets assez variés dont une partie fait référence au vécu de l’homme. Et comme celui-ci était chrétien, une partie de cette littérature depuis le Moyen Âge jusqu’au classicisme est, généralement, imprégnée du christianisme quotidien. Il reste à préciser que de la religion qui était au centre de la vie de l’homme offrait une large palette de sujets : pourquoi la vie, pourquoi la mort, quels étaient les ressorts de la relation homme-Dieu, quels étaient les changements apportés par cette réalité dans le quotidien, et tant d’autres.

Il est vrai que le lecteur moderne reste impressionné, dans la littérature, surtout par des sujets qui lui semblent proches de son vécu. De la même manière, le même mouvement touchait un lecteur au XVIe ou au XVIIe siècle: les bouleversements dans la vie politique ou religieuse se reflétaient dans une vague d’écrits, qu’on pourrait les considérer comme appartenant au littéraire. Véronique Ferrer, dans Exercices de l’âme fidèle. La littérature de piété en prose réformé francophone (1524-1685), paru chez Droz, en 2014, mène une recherche poussée sur un aspect particulier: la littérature de piété dans le milieu protestante. Si du côté des catholiques les recherches sont multiples, du côté réformé ce livre répond à un besoin réel de combler un vide assez significatif.

Dès l’entrée en matière, il y a les nuances à prendre en compte : il s’agit de la piété dans les milieux réformés, différente de la dévotion catholique, même si cette dernière est aux fondements de la première. Un Thomas a Kempis relu et vécu à la manière des réformés, donc dans un contexte où les laïcs ont le pouvoir, pas les curés. Mais ces changements prenaient pour modèle un grand nom, Erasme et ses exégèses des Ecritures. C’est pourquoi un Jean Calvin mettait la méditation au centre des préoccupations de la nouvelle religion qui naissait, celle où l’anthropocentrisme avait droit de préemption devant l’ethnocentrisme: « a méditation est pour lui un exercice pratique, entrant comme élément principal dans le processus de régénération du fidèle, qu’il nomme aussi sanctification, c’est-à-dire le cheminement actif qui mène vers l’union mystique avec le Christ dans la vie éternelle (…)» (p.11).

Le vocabulaire théologique décrivant le dogme réformé est totalement maîtrisé par la chercheuse, dès cette première «entrée en matière». C’est grâce à cette réalité de la recherche que les nuances venant du littéraire se soutiennent à travers un lexique approprié. Par exemple, tenant compte du dogme de l’élection divine, l’un des principes fondateurs de la doctrine réformée, Véronique Ferrer précise clairement que c’est dans ce contexte que « les exercices de piétés sont l’expression de ce salut », en étant utilisés «comme armes spirituelles dans ce combat intérieur, dans cette épreuve à laquelle Dieu soumet le fidèle ranimer une foi en sommeil» (p.13).

La piété et la dévotion doivent être comprises comme des termes se trouvant en rapport de synonymie. Alors, les livres parus dès l’an 1524, sur le marché éditorial français, en français et non en latin, langue encore connue seulement par les élites de la culture, sont soit de piété, soit de dévotion. Guillaume Farel (1549-1565) est le premier auteur d’un tel livre de piété en français : son exposition du Pater Noster en 1524. Mais cette production en français du livre de piété reste incomparablement insuffisante, si on la compare à celle allemande ou hollandaise. Simon Goulart, entre 1580 et 1620, fera un grand saut, car en tant qu’éditeur, il sera à l’origine d’une grande production et diffusion du livre de piété en milieu francophone. L’universitaire Véronique Ferrer précise déjà des constantes de cette littérature de piété: les livres ont pour noyau deux sujets de prédilection, la mort et la pénitence. De même, quatre tendances formelles du corpus: la structure polaire, la visée consolatoire, les méditations sur les psaumes et celles-ci sont très proches de la paraphrase exégétique, donc très théologiques.

La chercheuse surprend aussi le renouvellement des méthodes de ce corpus jusqu’à la révocation de l’Edit de Nantes, en les comparant à ceux des catholiques et en précisant leur réussite littéraire. De plus, ces livres de piété sont un ensemble documentaire, donc du point de vue sociologique on peut observer la manière de prier des croyants et du point de vue historique cela nous permet, à petite échelle, de «jauger la complexité de l’histoire du protestantisme français du temps des guerres de religion jusqu’à l’âge classique, et plus largement de mesurer l’évolution des mentalités dans l’Europe réformée moderne.» (p.20).

Véronique Ferrer insiste aussi sur les réussites littéraires du livre de piété, car celui-ci est « un lieu d’expérimentation de la prose religieuse » ainsi qu’ «un observatoire privilégié de l’histoire mouvante de la langue» (p.20). Dès cette entrée en matière, une utile catégorisation est proposée, la chercheuse complétant cette liste à la fin de l’ouvrage par un catalogue chronologique des livres de piété. En même temps, toujours du côté du littéraire, il est à préciser que «le soin stylistique, sinon littéraire», facilite une proposition d’analyse se situant du côté du sociologique : ce sont surtout les élites, cultivées et lettrées qui avaient accès à ces livres de piété. Donc on ne peut pas parler de livres «d’usage, à des fins strictement domestiques» (p.20). Le style, l’attention apportée à la langue, une certaine adaptation au goût de l’époque, ce ne sont que quelques coordonnées qui soutenant «des stratégies d’écriture», ont aidé les auteurs à faire l’entrée du livre de piété dans la littérature ou, comme le reconnaît la chercheuse, «si l’on préfère, dans la catégorie du ‘littéraire’» (p.20).

L’ouvrage se propose l’étude historico-littéraire de cette littérature confessionnelle, en insistant sur l’existence d’une réelle littérature de piété protestante, différente de celle des catholiques. En même temps, il s’agit d’une recherche qui continue celles des chercheurs ayant consacré des années à reposer dans le circuit littéraire tout un corpus confessionnel, de Francis Higman à Marianne Charbonnier-Burkard (la liste est donnée à la page 25).

La structure du livre comporte neuf chapitres et une conclusion auxquels s’ajoutent deux annexes, la bibliographie très riche, frôlant l’exhaustivité, ainsi que l’index des noms de personnes. Les chapitres sont consacrés à un thème participant au tableau d’ensemble de la recherche. Ainsi, le premier décrit la tradition méditative dans le milieu réformé, du fameux Erasme, en passant par les influences allemande et paulinienne, à la mission de Farel et à la prière psalmique de Campen à Vermigli. Le deuxième chapitre présente les auteurs les plus importants ayant contribué à l’essor des manuels du bien vivre et du bien mourir, des sommes spirituelles (comme Simon Goulard) et ceux du XVIIe siècle (parmi lesquels un Pierre Merlin sur la vanité terrestre ainsi qu’un Durant écrivant sur la consolation des malades).

Le troisième chapitre se concentre sur deux noms Antoine de La Roche-Chandieu et Théodore de Bèze. Plus connu, ce deuxième auteur protestant reste dans la littérature par sa manière de faire marier la prose et le lyrisme, la doctrine et la création littéraire, l’inspiration lyrique et «la paraphrase explicative» (p.129).

Le quatrième chapitre dévoile la richesse de cette littérature de piété se fondant sur la création des auteurs audacieux comme Jean de Sponde (le poète) ou Agrippa d’Aubigné qui médite en prophète. Le chapitre suivant est consacré aux chemins de la piété telle qu’elle était pratiquée : les manuels, la préparation, l’évolution des comportements et les influences de la littérature de piété catholique.

On ne peut pas passer sans mentionner la préoccupation de l’universitaire Véronique Ferrer pour les figures de l’éloquence, auxquelles elle consacre le septième chapitre. Le beau langage travaille à la construction d’une rhétorique de la foi, cette littérature de piété se forgeant son propre sociolecte. Dans ce contexte, la dispute entre les partisans des traductions sur le goût du peuple simple du Psautier, par exemple, et ceux ayant une sensibilité certaine au beau langage, finit par la victoire d’une élite intellectuelle. Celle-ci subit certainement l’influence des travaux des catholiques. La conclusion de la chercheuse est à retenir: «La prédication du Psautier et le triomphe du beau langage dans la controverse, dans la prédication comme dans la littérature de dévotion, sonnent le glas d’un idéal antirhétorique que les préfaces s’obstinent encore à célébrer sans plus y croire» (p.264). La littérature gagnait encore une bataille, cette fois-ci dans le camp de la confession réformée.

Les deux derniers chapitres éclairent deux sujets brûlant de la littérature: l’auteur et ses lecteurs. Le statut du pasteur se mue en auteur: il devient, pour le bénéfice des lecteurs, un auteur qui prend soin de ce qu’il écrit et surtout comment il l’écrit. Le lecteur, il n’est pas seulement virtuel, mais aussi un lecteur qui tient compte des savoirs dogmatiques ainsi que du goût du siècle en matière de littérature. C’est surtout le cas des élites protestantes : leur éducation leur permettait non seulement d’être les dédicataires d’un grand nombre de livre de piété, mais aussi le filtre et l’instance de ces livres.

La conclusion présente les acquis que ce livre a tenté de présenter aux lecteurs avisés. Il s’agit, en premier, d’une focalisation de la recherche sur les livres de piété chez les réformés francophones; c’est pour cela que le contexte historique ne doit jamais être laissé de côté. Puis, il y a dans cette littérature de méditation des livres ou des morceaux qui ont reçu même l’admiration des catholiques: les murs des différences tombent devant le beau langage et les réussites de l’éloquence. En même temps, cette littérature a le mérite de brosser le portrait du héros idéal – dans ce cas, c’est David – dont les sentiments deviennent une manière pour les lecteurs de plonger dans l’univers des sentiments tout en restant attentifs au monde du dogme. A part l’expression des sentiments, ces lecteurs trouvent aussi dans ces livres une manière d’apprendre la résistance : obligés de se cacher ou de quitter leur patrie, ceux-ci motivent leur attachement par le truchement de la lecture, outil et garantie de la spécificité réformée.

Difficile de rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage : il ne reste qu’à le relire pour en tirer d’autres conclusions fondées sur les nuances des analyses de Véronique Ferrer. Une réussite dans la recherche du littéraire caché dans le corpus des livres de piété des Réformés: on attend une suite et pourquoi pas un autre siècle à étudier comme Véronique Ferrer le souhaiterait. Ou si on retranscrit ces propos: «Ce pourrait être la matière d’un autre livre…» (p. 304). Le livre de piété au XVIIIe siècle, bien sûr, en plein illuminisme !

Véronique Ferrer, Exercices de l’âme fidèle. La littérature de piété en prose dans le milieu réformé francophone (1524-1685), publié avec le concours de l’équipe TELEM (EA 4195) Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, Librairie Droz, Genève, 2014, 370 pages.