Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
12.12.2016

L’hymne au double

En littérature, la relation duale est répandue sur plusieurs niveaux. Le premier pourrait être celui entre la création et son auteur, puis celle entre l’œuvre et son lecteur. En troisième, dans la création même le double comporte des apparitions mises en évidence surtout à partir du XIXe siècle, pour un évident développement au siècle suivant. Le XXe siècle a moins d’ambiguïtés de ce point de vue de la relation entre l’auteur et son œuvre, car cette dernière prend décisivement un autre chemin devenu une mode : le journal intime.

Un colloque de 1990 réunissait des chercheurs de l’Université de Lodz (Pologne) et de l’Université Lyon II (France) autour du thème du double et du dédoublement. Les actes de cette rencontre scientifique sont parus en 1995 sous le titre Doubles et dédoublements en littératures, les contributions étant réunies par Gabriel-André Pérouse. Les enjeux de ce colloque s’opposent à l’univocité du point de vue sur le double en littérature, ce que Gabriel-André Pérouse avoue dans l’Avant-propos insistant aussi sur l’importance du lecteur dans ce processus : « le lecteur fera lui aussi un choix libre, selon le moment de sa réflexion » (p.5).

Le paradigme du double ne pourrait pas être aperçu dans cette ouvrage, mais les contributions, loin des chemins battus, font état d’une situation bienheureuse : des sujets comme le double et le dédoublement continuent à préoccuper les chercheurs ayant pour but principal l’étude de la littérature. De même, la diversité et l’empathie ne sont que deux des vertus de l’ouvrage. Ainsi, le double d’un fameux personnage comme Hélène est analysé non seulement dans l’épopée homérique mais aussi dans la littérature grecque. A.M.Komornicka soumet le personnage à un processus visant l’étude des coins moins cachés dans l’évolution du personnage : sa culpabilité, sa honte, ses remords, sa faiblesse. Komornicka, refaisant la fresque des apparitions d’Hélène, y compris sur les terres dramatiques, emporte aussi le lecteur dans le dédale d’une littérature dont le degré d’invention reste encore élevé de nos jours. Une belle conclusion serait à mettre en évidence : Hélène n’est pas seulement amoureuse de Pâris, mais aussi un double de la nature humaine faisant des choix iconoclastes, loin de toute illusion illustrée par les modèles littéraires.

double

Roger Dubuis se penche sur les sens du double dans une fameuse œuvre médiévale, Le chevalier au lion de Chrétien de Troyes. Un air d’éclectisme voile son étude consacrée au roman de près de 7000 vers, mêlant des mondes différents autour de l’intrigue amoureuse. « Donner du corps à cette intrigue » (p.15), voici l’un des ressorts que le chercheur à en vue pour analyser le roman, tout en soulignant la multiplication des personnages et l’importance du thème du double : « En vérité, il a beaucoup usé du procédé du « double » et du « dédoublement » et j’ose espérer que vous pourrez conclure, avec moi, qu’il en a fait un bon usage… » (p.15). Roger Dubuis, tout en cherchant à démontrer le double (y inclus du point pédagogique au début même du roman) attire l’attention que « l’auteur avait sans doute d’autres prétentions que de nous proposer un thème de réflexion » (p24). Le chevalier au lion reste, conformément aux plans de Chrétien de Troyes, un roman d’amour et d’aventures.

Yves Roguet refait le chemin des personnages et de leurs doubles dans Le roman de la Rose de Jean de Meun, en essayant, sur le mode de l’antinomie, de retrouver des sens dans la composition de cette œuvre. Une première remarque se distingue, celle-ci ayant en vue l’organisation du roman malgré sa longueur, « maîtrisée par la constance du procédé de la dualité, chaque personnage essentiel trouvant son double et et chaque couple ou duo se répétant, se dédoublant pour trouver son écho en d’autres couples » (p.27). Roguet soumet le roman à une analyse poussée en offrant des exemples abondants et en illustrant le topos qui veut que la recherche suppose, en premier, une meilleure lecture du texte, un approfondissement des propositions de l’auteur. Parmi les points théoriques, Roguet exemplifie le dédoublement « horizontal » car « les personnages ont au double au même stade narratif » et celui « vertical » car « les couples des doubles se correspondent entre eux » (p.30). La conclusion de la recherche se situe au niveau de la conciliation qu’apporte le roman. Loin de toute antagonisme et de toute diversité, cette dualité entre la nature et l’esprit est finalement conciliée sous l’image de la complémentarité entre Genius et Nature. Le travail du romancier est aussi, selon l’opinion de Roguet, une option pour la conciliation entre la philosophie néoplatonicienne du reflet archétypal et celle aristotélicienne de la pluralité, qui, au XIIIe siècle, « attribue réalité et autonomie ontologique à chaque individu » (p.31).

Diderot, Rotrou, Molière, Giraudoux, Nerval, Feydeau, Mauriac et des écrivains espagnols, ce ne sont que quelques grands noms faisant partie de ce panorama sur le double en littérature. Ces actes doivent être lus et relus pour leur diversité et la pluralité des points de vue. Il nous reste à souligner qu’une connaissance approfondie des œuvres d’en dégage, le savoir étant accompagné d’une participation d’autres sciences dans l’analyse des créations littéraires. Jean Verdeil serait, dans sa recherche sur le théâtre chez Genet, une illustration, parmi d’autres, d’une propension pour une analyse pluridisciplinaire. Le monde du théâtre, comme univers de la fiction, définit le rapport de l’homme à son double et à son dédoublement, un monde « médiatisé » (p.221) étant non seulement l’univers dramatique mais aussi celui de la recherche et de la lecture.

Gabriel –André Pérouse (dir.), Doubles et dédoublement en littérature, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1995