Préoccupé par l’homme moderne et son statut dans le monde, Matei Visniec se pose surtout en tant que dramaturge de l’être solitaire, dans un monde qui le provoque à chaque instant. C’est pour cela que les facettes de sa dramaturgie, disposée dans l’espace roumain et français à la fois, ont la richesse et l’émerveillement des vues kaléidoscopiques. La poubelle et l’homme poubelle, figures imposées par Matei Visniec, semblent trôner dans un univers des interrogations qui tombent en cascade: Pourquoi doit-on affronter le mal et la solitude, les automatismes et tout le cortège de notre condition post-moderne?
Un recueil d’études, très poussées d’ailleurs, essaient de répondre à une multitude de questions que l’œuvre polyvalente de Matei Visniec dévoile à chaque pièce, à chaque réplique et à chaque mise en scène. Car Matei Visniec, ce franco-roumain des plus connus à côté d’Eugène Ionesco, est un dramaturge joué, son théâtre s’offre au spectateur et ne reste pas dans les pages des volumes. Représenter le monde, le sien et le nôtre à la fois, la prémisse d’un dramaturge de grande valeur, trouve dans la carrière de Matei Visniec une vraie terre d’élection. Ses pièces ont été traduites et jouées dans de nombreux pays, au-delà de l’espace européen, témoignant de cette rencontre merveilleuse entre le monde de Visniec et les attentes des spectateurs. Aristote et Pierre Corneille, si on ne pense qu’à deux noms de référence dans l’histoire universelle du théâtre, incarnant le critique et le dramaturge, en seraient heureux!
Consacrées à la littérature, au théâtre et au film, ces études réunies en recueil en 2015, Literatura, teatrul şi filmul. În onoarea dramaturgului Matei Vişniec, sont formellement à l’image du dramaturge : protéiformes. Ecrites en roumain, en français, en anglais, en espagnol et en portugais, les études réunies par Marina Cap-Bun et Florentina Nicolae chez Ovidius University Press (Constanţa, Roumanie), sont le fruit des recherches et de la passion des spécialistes, 35 dans ce cas, pour lesquels l’œuvre de Matei Visniec occupe une place de choix dans leur univers interprétatif. Rendre compte de cette richesse sur l’écrivain Matei Visniec, c’est accepter l’ouverture incessante du dramaturge, comme une suite de cercles concentriques, aux maux de l’homme moderne, de sa condition sous le signe du provisoire.
Marina Cap-Bun, dans son étude, dévoile les aspects de l’homme-poubelle chez Visniec. Quelle est la fortune de cette figure et métaphore scénique dans la dramaturgie de Matei Visniec ? En premier, l’appel à la forme du théâtre court, une forme qui permet au dramaturge de mettre en scène les dilemmes de l’homme-poubelle, «d’un besoin de condensation et d’essentialisation» (p.17). Puis, le dilemme de la limite: le personnage prend rarement une décision qui lui permette de franchir une frontière, qu’elle soit temporelle ou spatiale. Marina Cap-Bun parle, dans ce cas, d’une «patience interrogative sur le seuil d’un monde» (p.19) d’un personnage «fragile, postmoderne», qui remplace la vraie «initiation avant le grand passage» (p.19). D’où, par exemple, un gardien qui observe que «le spectacle de la mort s’est désacralisé» (p. 19), n’ayant plus grand-chose du mystère d’antan. En troisième, l’homme contemporain vit sous l’impression d’un espace protecteur, le cercle, mais il est «en réalité, jeté dans une poubelle», où il mène une existence «comme un mort vivant (dans le sens décrit par Julia Kristeva)» (p. 21).
Didier Plassard consacre son étude à cette relation fusionnelle dans le théâtre de Matei Visniec entre le texte et la mise en scène afin de «théâtraliser l’inhumain» (p.27). Il fait appel à deux catégories de la rhétorique aristotélicienne, le logos et l’opsis, en précisant que l’écriture de Matei Visniec «passe dans plusieurs de ses pièces par ce mode «verbo-iconique», par cette «articulation de la parole et de l’image» (p.29). Didier Plassard souligne cependant que le dramaturge reste, avant tout, «un poète», car «c’est la puissance même de la parole qui reste au centre de ses préoccupations» (p.33).
Cristina Tamas détaille dans son étude les facettes du personnage chez Visniec, dans son théâtre court. Ce type de personnage, dans un univers qui permet au dramaturge de le consulter, pour lui transmettre «sa voix» sur le monde, offre l’image de l’altérité. Le personnage, de la mère à l’aveugle, du mendiant à l’homme crucifié, du chien au cheval, porte cette «charge d’une certaine sacralité» (p.41).
Georges Zaragoza, dans une perspective comparatiste, évalue l’espace théâtral chez Visniec en tant que «virtualité théâtrale» (p. 43), en soulignant l’importance de cette notion dans De la sensation d’élasticité lorsqu’on marche sur des cadavres. Eugène Ionesco y est présent, car Visniec avoue ses emprunts et une relation théâtrale, bénéfique et constructrice, entre le maître ès théâtre et son alter-égo de la postmodernité, un Visniec dont la sincérité de l’écriture offre l’image d’un théâtre de l’absurde qui prolonge ses sens au-delà du XXe siècle. Georges Zaragoza, après une analyse minutieuse des espaces de jeu et de la richesse des perspectives qui rappellent incessamment l’originalité d’Eugène Ionesco, propose un beau sous-titre, en guise de conclusion, à la pièce de Matei Visniec : «Eugène ou comment s’en débarrasser» (p.54).
Si Evelio Minano Ramirez passe en revue les animaux chez Visniec dans une démarche d’une originalité merveilleuse, Gilles Losseroy se focalise sur l’expérience vampirique dans l’œuvre de Matei Visniec. Dana Monah propose l’image de la Cantatrice chauve comme une image marquante du dramaturge: « Faire du théâtre pour ne pas mourir : une Cantatrice chauve des prisons communistes ». Sur la même ligne d’une participation à l’histoire, Josefina Komporaly compare le théâtre de Visniec à celui de Andras Visky du point de vue de la mémoire et de sa représentation. Simona Palasca, Corina-Mihaela Apostoleanu et Lăcrămioara Berechet insistent dans leurs études sur les techniques narratives: la réalité, le contrepoint, la supra-réalité, la poétique de l’élément aquatique. Simona Simionof est préoccupée par l’art de l’acteur tandis que Maria-Monalisa Plesea évoque les espaces de l’attente dans le théâtre de Matei Visniec. Quelques autres études contribuent aussi à la richesse interprétative de cette première partie consacrée à l’œuvre de Matei Visniec.
La seconde partie refait le dialogue des arts: la littérature, le théâtre et le film. Jean-Jacques Chardin consacre son étude en anglais à ce que Shakespeare doit à l’humanisme, tandis que Heinz-Uwe Haus détaille, toujours en anglais, les images de la souffrance et de la sagesse dans le théâtre grec de l’Antiquité. D’autres études, en roumain, présentent la relation entre le film et le théâtre, leurs codes et leur sémantique.
Un tel recueil riche en significations et perspectives, consacré à Matei Visniec, offre une belle image du combat d’un écrivain qui, en jouant sur le mode de la poésie, de la philosophie et de l’anthropologie, se propose, en premier, comme un dramaturge de premier rang de la littérature universelle. Son combat a franchi les frontières: c’est celui d’un Matei Visniec qui écrivait pour résister et qui écrit pour continuer à exister. L’homme du dramaturge est le postmoderne qui se pose des fois des questions, mais qui reste surtout coincé dans un cercle. Et le courage? En bon anthropologue qui écrit des pièces de théâtre, Matei Visniec est à même de dire : Ma voix dans le texte et dans la bouche de l’acteur, c’est la voix même du spectacle de notre monde. Vous voyez, mon courage, c’est comme ça: tenir levé le rideau du spectacle émerveillé sur notre condition humaine, trop humaine.
Marina Cap-Bun et Florentina Nicolae (coord.), Literatura, teatrul şi filmul. În onoarea dramaturgului Matei Vişniec, Ovidius University Press, Constanţa, 2015, 394 pages.