Les classiques sont-ils encore à la mode ? Devraient-ils l’être vraiment ? Ou, sous une sorte de signe transgressant le temps, peut-on voir les classiques comme des écrivains participant à l’intemporel de l’écriture ? Si l’on croit l’intérêt, encore vivant, des chercheurs pour des classiques comme Pierre Corneille, on pourrait choisir des réponses multiples à ces interrogations. Un Emmanuel Minel, dans une thèse consacrée à l’auteur du fameux Cid, développe, sur plus de six cents pages, un argumentaire solide pour soutenir le thème de l’héroïsation dans le théâtre cornélien. Dans son livre paru en 2010, Pierre Corneille. Le Héros et le Roi. Stratégies d’héroïsation dans le théâtre cornélien, Emmanuel Minel dispose un grand panorama, détaillé d’ailleurs, des grands thèmes de la carrière dramaturgique de Corneille, à partir du caractère politique du Héros jusqu’à la question de la gémellité, autour des sens de l’héroïsation. La grande question à laquelle Minel essaie de répondre concerne la manière dont Corneille construit son héros, suivant ou non des schémas d’héroïsation. L’invention, donc l’originalité cornélienne, y occupe une place centrale.
Il est assez connu le fait que le chemin de la tragédie française, dans les années 1630-1645, continue, d’une certaine manière « la caractérologie humaniste » (p.17), tout un développant le théâtre de la violence du début du XVIIe siècle ainsi que la perspective amoureuse de la pastorale, tant prisée par le lecteur. De même, un personnage comme Médée, qui impose Corneille – sa pièce, Médée, de 1635, reste un paradigme du théâtre mythologique à l’époque classique – sur la scène française sous Louis XIII, évolue entre ses données appartenant au mythe et l’héroïsation marquée par l’obligation faite aux héros de « respecter la foi juste et la grandeur des rois. » (p.20). Emmanuel Minel, dès les premières pages, poursuit son voyage dans l’analyse détaillée des pièces autour de la violence et une première conclusion s’impose : « le dramaturge marque toujours, de Médée à Suréna, sa prédilection pour une certaine violence morale. » (p.23). Donc, c’est le côté moral qui précède le côté physique. Il faut toutefois remarquer que la monstruosité chez Médée surgit sur la scène : elle tue ses enfants pour punir son amoureux. La violence physique suit, il faut le rappeler, les données du mythe et n’a rien à voir avec l’invention dramaturgique. Pierre Corneille est encore redevable au sujet emprunté à la mythologique grecque.
Emmanuel Minel observe et analyse Œdipe, la pièce cornélienne parue presque deux décennies après Médée, et ses conclusions marquent une évidence : le dénouement se dévoile dans le sens d’une « violence de libération » (p.29). Donc, il y a une révolution dans l’esthétique cornélienne car le dramaturge abandonne « la violence spectaculaire au cœur de l’action » (p.29).
Autour de Médée, qui reste un personnage classique, Minel trouve des caractéristiques présentes aussi dans La Toison d’or, une pièce de circonstance. Il s’agit, dans ce cas, de la « déresponsabilisation » (p.44) de la figure de Médée, mais aussi de celle de Jason, où « tout le jeu du séducteur donjuanesque paraît en fait au spectateur cautionné par les dieux » (p.44). Il est évident que le chercheur suit la ligne de la critique traditionnelle qui relie le jeu et les caractères aux données mythiques des personnages. Ceux-ci restent redevables aux données de l’Antiquité gréco-latine. Minel se situe, concernant le Jason de Corneille, du côté de ceux le refusent l’idée que ce personnage « présente les caractéristiques du pur libertin ludique » (p.61). Puis, Corneille réussit à garder son personnage de l’influence de l’époque, surtout pour les années 1660, qui imposait aux poètes dramatiques des schémas de composition faisant de leurs personnages des marionnettes dans l’esprit du siècle, selon le goût du public. Jason reste un séducteur ayant réussi à « domestiquer la véritable magicienne » dans Médée (1635) et à se polir « une pertinence théséenne » (p.62) grâce au merveilleux de La Toison d’or (1660). De l’autre côté, Minel trouve le rattachement de Jason « à la tradition tragi-comique » (p.68).
Le pouvoir occupe une place centrale dans le discours sur l’héroïsation chez Corneille. Cléopâtre de Syrie est, de très loin, le personnage cornélien qui incarne la soif de pouvoir, existant aussi aux origines, ainsi que « une obstination à composer, à manipuler, à négocier pour rester sur le trône. » (p.53). La comparaison entre Médée et Cléopâtre s’impose, et Minel consacre plusieurs pages à cette problématique : la reine de Syrie n’a pas « le tragique de Médée », en évoluant comme « un monstre masqué », « une mère monstrueuse » et tyrannique qui n’est pas « tragique » mais « tragifère » (p.60).
Le statut du héros « spectaculaire », Persée dans ce cas, est présentée de manière détaillée aussi. Il s’agit pour Minel de trouver un sens à cette nouvelle forme de séduction, sens qui se fonde « sur des jeux d’apparence » (p.86). Dans ce contexte, le magique de ses pouvoirs sert à l’auteur à mettre en scène le merveilleux. Persée dissimule aussi son identité grâce à ses données originelles du mythe.
La dramaturgie classique se fonde sur des schémas hérités de l’Antiquité sans pour autant manquer d’originalité. Celle-ci découle de la manière dont un auteur comme Pierre Corneille métamorphose le personnage, même mythologique, dans le sens d’une héroïsation à multiples facettes. Emmanuel Minel retrouve tous les points cachés de ce travail du poète dramatique, en rendant aux lecteurs un Corneille moderne par l’invention et le respect du goût public, et traditionnaliste par la soumission à la règle des trois unités, même s’il les comprend à sa manière. Un grand auteur sait « prendre sa route » (la formulation appartient à Pierre Corneille) grâce à tant de ressorts de composition qui rattachent toutefois ses œuvres à une tradition dramaturgique classique antique. Il est classique tout en étant original. Minel reconstruit avec minutie un travail d’un classique avec les instruments de la critique moderne et une très solide connaissance des contextes : celui du XVIIe siècle et celui de l’Antiquité gréco-latine.
Emmanuel Minel, Pierre Corneille. Le héros et le roi. Stratégies d’héroïsation dans le théâtre cornélien, Eurédit, 2010, 604 pages.