L’hébreu et son importance, au temps des Reformes, ont occupé une place de choix dans les études portant sur la traduction de la Bible. Mais l’hébreu à la Renaissance a un rôle qui ne se limite pas aux questions religieuses et, par extension, à l’œuvre de traduction des textes bibliques en langue vernaculaire. Ilana Zinguer a réuni des études diverses dans un ouvrage s’intitulant « L’hébreu au temps la Renaissance », ayant pour but la définition d’une image globale de la situation de l’hébreu dans le travail des humanistes. Certes, ce livre, comme l’éditrice l’annonce, n’a pas en vue l’hébreu comme langue liturgique et d’étude au sein de la communauté juive des différentes parties du monde occidentale. La réponse à une question sur ce sujet reste simple : pour ceux qui confessaient la foi d’Abraham, comme descendants spirituels de Moïse, l’hébreu a gardé une importance écrasante dans l’histoire de la conservation de l’identité spirituelle et culturelle juive. L’hébreu n’est pas seulement la langue de la Bible, mais plus que cela : l’âme d’une communauté gardant ses liens de survie avec le passé.
Dès l’Introduction, signée par Ilana Zinguer, les jalons du livre sont posés. Il s’agit, en premier, du statut de l’hébreu dans les milieux chrétiens dont l’intérêt à l’égard de cette langue est grandissant, pour des raisons de traduction de la Bible de l’original hébraïque. Sur ce même axe, la théologie s’intéresse à l’hébreu pour ses assises dogmatiques. Ilana Zinguer donne l’exemple de l’importance du travail des humanistes sur cette langue par le biais d’une exposition de New York ayant rassemblé des exemplaires de la Bible traduite ou des textes rabbiniques à la Renaissance (pp. 9-10), parmi lesquels sont: la Bible en quatre volumes de Bomberg (Venise, 1525), celle de Plantin (Anvers, 1566), un catéchisme de Jean Calvin avec traductions grecque et hébraïque (Leyde, 1591), des Bibles polyglottes, Le livre des racines (une grammaire hébraïque de David Kimhi, imprimée à Naples en 1490), le Pirké Avot de Fagius (Isny, 1514). En troisième, l’activité des imprimeurs, en Italie, aux Pays Bas ou en France, témoigne du développement de l’intérêt des communautés juives pour des livres en hébreu. L’exemple de Daniel Bomberg en est concluant : il travaille à Venise avec des chrétiens et des juifs pendant plus de trente an (jusqu’en 1549), le résultat étant une Bible avec des commentaires rabbiniques et la première édition complète du Talmud (p.10).
En quatrième, les juifs traduisent eux-mêmes de l’arabe et du grec, ce qui facilite le passage de ces deux cultures vers le monde occidental. Par exemple, Samuel Tibbon (1150- 1230) traduit de l’arabe en hébreu, avec le concours de l’auteur, Le Guide des Egaré, le fameux livre de Maïmonide tant prisé par les auteurs chrétiens qui essayaient d’y trouver « comme dans tous les écrits juifs », « des significations chrétiennes » (p.12). Puis, ce sont les humanistes chrétiens qui prennent le relais à la Renaissance car l’Inquisition avait porté un coup dur à ce travail de traduction. La philologie, la grammaire, la théologie, les textes rabbiniques, ce ne sont que quelques domaines qui occupent les humanistes chrétiens. L’Italie devient le centre de ce travail de traduction dans laquelle il y a aussi un juif « qui fait œuvre d’humaniste » (p.13), Jacob Mantino qui traduit de l’hébreu en latin des œuvres d’Averroès, de Platon, d’Aristote et de Maimonide. Il reste à souligner le travail d’un Ficin ou de Pic de la Mirandole pour lesquels l’hébreu est une langue d’une importance sans faille « ce qui les mènera à proposer une version plus tolérante du christianisme » (p.17).
Une étude ample est consacrée par Max Engammare au travail d’Olivetan, un hébraïsant chrétien du premier tiers du XVIe siècle, sur l’utilisation de la littérature rabbinique et des commentaires. Christoph Dröge s’occupe de l’aube des études hébraïques en Italie et Antonella Ansani du « langage magique » de Pic de la Mirandole, en fait, de ses considérations sur le statut de l’hébreu. Marie-Luce Demonet-Launay étudie le passage de l’hébreu du statut de langue liturgique à celui de langue des traductions, donc une « désacralisation », à la Renaissance et Jean-Pierre Rothschild s’attelle au travail de recherche dans les inventaires des bibliothèque pour trouver la réponse à la question sur le statut de l’hébreu parmi les lettrés chrétiens, le grand public, au XVIe siècle. Rabelais et Agrippa d’Aubigné sont étudiés dans deux recherches signées par Katia Campbell et Marguerite Soulié sur « le faux et le vrai » hébreu utilisé par Rabelais et sur l’utilisation de cette langue dans la poésie polémique du poète. Ilana Zinguer s’intéresse aux questions d’anthropologie dans l’ouvrage de Léry, « Voyage en terre de Brésil ».
Riche en information, comptant des études qui s’intéressent aux questions linguistiques posées plus rarement, ce recueil sur le statut de l’hébreu à la Renaissance remet à sa place une langue biblique qui a nourrit la conscience du monde et le développement de la culture en Europe. Avoir des fondements d’hébreu, c’était vouloir revenir, à vrai dire, aux racines de la culture chrétienne. Le travail des humanistes chrétiens inclut aussi cet impératif.
Ilana Zinguer (éd), L’hébreu au temps de la Renaissance, E.J.Brill, Leyden, New-York, Köln, 1992.
(sursa foto: sothebys.com/en)