Une grande culture ne naît jamais dans un désert. Un grand homme n’apparaît pas comme une sorte d’épiphanie passagère. Ni la culture théâtrale française au XVIIe siècle, ni Pierre Corneille ne se dévoilent dans un univers sans relations culturelles et politiques. Au contraire, un grand classique nommé Pierre Corneille se nourrit dans son œuvre des essais et des «sommets» théâtraux de ses antécesseurs. Ici, il s’agit de rendre compte d’un livre qui a mis en évidence cette Espagne de Corneille dans le sens de la comparaison. Quels sont les auteurs de la scène théâtrale espagnole ayant influencé le grand Corneille ? Quelle est la part de l’influence espagnole dans son œuvre? A-t-il réussi, le dramaturge classique, à dépasser ses modèles? A innover?
Ce sont quelques questions auxquelles répond avec une multitude d’arguments l’universitaire Liliane Picciola dans son œuvre capitale, l’unique dans les bibliographies des spécialistes, comparatistes ou dix-septiémistes, Corneille et la dramaturgie espagnole. Paru chez la prestigieuse maison d’édition Gunter Narr Verlag, en 2002, le livre est dans ses 505 pages, une compression d’une thèse de doctorat de plus de 900 pages, en deux volumes, à laquelle la chercheuse et universitaire Liliane Picciola avait travaillé un certain nombre d’années. Consacrer son énergie et sa passion au grand Corneille et à ses relations avec l’Espagne (celle des dramaturges, certainement) c’est avoir la conscience aigüe que dévoiler le passé, c’est assurer l’avenir : celui de la recherche, en premier lieu. Liliane Picciola reste aussi l’un des éditeurs les plus connus des œuvres de Pierre Corneille, de Jean de Rotrou et d’autres auteurs classiques.
Ses éditions de texte, souvent travaillées en solidarité avec d’autres chercheurs, resteront fondamentales pour la science de la littérature française. Quelques exemples, les derniers travaux: Jean de Rotrou, Les Occasions perdues, dans Théâtre complet (volume 11), STFM /Classiques Garnier, paru en juin 2014 ou Pierre Corneille, Théâtre complet, Tome I (Mélite, Clitandre, La Veuve, La Galerie du Palais, La Suivante), 974 pages, Classiques Garnier, septembre 2014 (Direction du volume; rédaction de l’introduction générale; édition, présentation et annotation de La Galerie du Palais; établissement du glossaire général et de l’index général). Son édition du théâtre cornélien parue chez Dunod en 1995 (le deuxième tome, préface et notes, 902 pages) reste avec celle établie par Georges Couton (en deux volumes, chez Gallimard) une source fondamentale pour tous les «cornéliens».
Pierre Corneille, le dramaturge classique qui fait figure d’héraut de la «nouvelle vague» sur le théâtre (dans le sens de scène, comme au XVIIe siècle), reste encore matière à étude. Il s’agit, d’un point de vue, de ce que les critiques littéraires ont trouvé comme sources de son inspiration féconde. Pierre Corneille (1606-1684) dont la richesse de sa création théâtrale était déjà un signe de démarcation de ses contemporains qui s’essayaient sur la scène, bénéficie, en premier lieu, d’une tradition théâtrale française.
La première partie du XVIIe siècle connaissait un essor de la représentation difficilement comparable. Un Jean de Rotrou, poète à gages, mais poète quand même (le sens dans le siècle est celui d’auteur, de créateur, de dramaturge), participait à ce développement de la scène française; modèle à dépasser, Rotrou reste encore à étudier et à admirer. L’Espagne et l’Italie, l’Angleterre aussi étaient les voisins culturels de la France qui avaient dépassé par leurs créations les innovations de la Renaissance. Le siècle classique français se nourrit de ces expériences théâtrales, d’une diversité difficilement saisissable sans une réelle connaissance de l’Antiquité gréco-latine et de l’histoire, chrétienne ou universelle.
En composant Le Cid, Corneille s’attira les foudres des doctes: un Scudéry l’accuse d’avoir écrit la pièce pour plaire au public, tout en utilisant les conseils esthétiques d’un Lope de Vega. Las Mocedades del Cid étaient «une fresque» ayant servi de source au grand Corneille. Déjà autour du Cid la querelle ayant duré quelques années imposèrent Corneille comme un auteur qui avait la science de se servir de ses sources espagnoles pour faire représenter sur la scène française un grand mythe espagnol, celui du Cid. Pierre Corneille, tout comme Liliane Picciola le souligne dès les premières pages de sa recherche, reprend des auteurs espagnols tous les effets capables à distinguer ses pièces sur la scène de celles de ses contemporains. Un fait remarquable chez Corneille: c’est le public dont le grand classique se soucie. Les doctes et leurs opinions passent, mais le public et son plaisir restent. De plus, un Lope de Vega connaissait le latin, Horace et Aristote, donc il était un modèle à suivre ; Scudéry se trompait en accusant d’ignorance l’auteur espagnol qui dans Arte Nouevo parlait des principes et des règles d’une pièce de théâtre (p. 30). De plus, le théâtre espagnol (ces comedias) insistait sur le mouvement des acteurs sans oublier l’importance du texte, tandis que le théâtre cornélien équilibre le texte par rapport aux indications données aux acteurs (p. 32). Donc, reprocher à Corneille d’avoir écrit un théâtre à texte, c’est ne pas prendre en considération le souci constant du dramaturge de présenter dans les Didascalies des pièces tous ses conseils: mise en scène, sources, etc.
Peut-on parler d’une «polychromie» du théâtre cornélien? Oui, le souligne en présentant de nombreux arguments Liliane Picciola, car si le théâtre espagnol mélange les genres, le théâtre cornélien ne fait pas autrement (p.34), mais avec un dosage qui plaise au public français. Corneille n’a pas de dilemmes à l’égard de son public: c’est l’opinion de celui-ci qui prime et compte, et non celle des doctes.
Une autre problématique reste celle des emprunts de Corneille aux comedias des Espagnols. Liliane Picciola présente de manière détaillée tout le réseau d’emprunts avoués ou pas, toutes les relations possibles, de tous les points de vue, entre le théâtre cornélien et celui des Espagnols. «Le corpus espagnol» constitue pour Corneille une source féconde d’inspiration depuis la période de l’amitié avec Rotrou (qui emprunt aussi aux Espagnols) jusqu’à celle de l’apprentissage de Thomas Corneille (p. 36).
Tout en comparant et en détaillant l’ouvre cornélienne et celle de la scène espagnole, Liliane Picciola touche aussi des points essentiels de l’analyse critique tels que la romanité, le personnage galant, les types d’héroïsme. Une multitude de noms, d’auteurs, de références culturelles et intellectuelles fait de ce grand livre une source fondamentale pour tous ceux qui veulent connaître et approfondir Pierre Corneille, mais aussi le contexte « dramaturgique » occidental imprégné de l’essor théâtral des Espagnols, d’un Calderon à un Lope de Vega. Quelle est la portée de cette relation bénéfique? Liliane Picciola émet un jugement de valeur salutaire qui scelle une fois pour toutes l’image d’un Corneille « hispanisant » avant la lettre : «La familiarité de Corneille avec la dramaturgie espagnole l’a empêché de vieillir.» (p.484).
Corneille et la dramaturgie espagnole, un livre à lire et à relire, marque un point essentiel dans la culture classique française, tout en étant le fruit d’un travail acharné et passionné d’une fine et rare spécialiste du Grand Siècle, français et européen, l’universitaire émérite nanterroise, Liliane Picciola.
Liliane Picciola, Corneille et la dramaturgie espagnole, coll.Biblio 17-128, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 2002, 505 p.
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