Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
19.02.2018

Les matériaux historiques de Michel de Montaigne

Michel de Montaigne et l’histoire, quel est le lien entre sa culture et la façon dont il utilise les sources ? Quelles sont ses sources historiques, donc quels fondements de lecture pour Montaigne et, par extension, pour tout autre lecteur, cultivé assurément, à la fin du XVIe siècle ? Pierre Villey, universitaire du début du XXe siècle, revient aux sources utilisées par Montaigne dans ses Essais, pour définir un premier tableau d’une bibliothèque historique idéale à la Renaissance. Le lecteur appréciera ce travail d’archéologie littéraire ainsi que l’ouverture d’un lecteur à la Renaissance vers la culture historique.

On ne pourrait pas dire que Michel de Montaigne soit le paradigme d’un lecteur quelconque, mais au contraire il reste, toutefois, un lecteur raisonné ayant eu accès aux meilleures traductions des ouvrages antiques et aux œuvres historiques originales. Le travail de recherche de Pierre Villey définit aussi une manière de faire de la recherche qui reste exemplaire plus d’un siècle après la parution de cet ouvrage. Il est à souligner que l’universitaire trouve le chemin de la minutie pour rendre compte, dans un appendice, des traductions anciennes utilisées par Montaigne.

Pierre Villey se garde dans une modestie qui devrait être le trait définitoire de tout chercheur pour lequel le sérieux occuperait une place de choix, tel qu’il l’annonce dans sa Préface : « Mon but a été simplement de rechercher les lectures historiques faites par Montaigne et de relever les traces qu’elles ont déposées dans les Essais. Il n’y a donc ici qu’un dépouillement de sources. A leur sèche énumération, j’ajouterais seulement quelques mots sur les livres dont elles sont tirées : la plupart d’entre eux, en effet, sont tout à fait inconnus ; il est indispensable de les présenter au lecteur » (p.5).

Dès l’Introduction, Pierre Villey par des présupposés que les chercheurs avaient compris et présentés. Ainsi, Michel de Montaigne utilise ses livres, « il fait un grand usage de ses livres », il transpose des phrases entières ou recopie des morceaux entiers, « son Sénèque », pour ne pas parler des « pièces rapportées » (p.7). Il est à souligner, et le chercheur prend soin de le rappeler, que Montaigne a du goût, du jugement, de la force créatrice, et qu’il utilise des livres « qui ont développé sa pensée et formé son style » (p.7). Présenter les sources, c’est essayer de revenir sur le chemin que l’auteur prend pour composer ses Essais : « Nous ne pouvons pas pénétrer dans l’intimité de la pensée de Montaigne où s’élaborent les Essais, si nous ne pouvons pas comment il fait ses larcins et comment il les mêle à ses propres conceptions. Les variations de sa manière d’emprunter nous révéleront les diverses étapes que franchissent en lui l’artiste et le penseur. » (p.8).

Montaigne recourt à trois sources importantes qui s’étalent dans ses Essais pour tisser un monde où l’originalité se fonde sur des connaissances précises que l’écrivain a la science de mettre, sans conteste, au bon endroit et pour soutenir ses thèses. Il s’agit, en premier, des sources d’histoire ancienne, et Montaigne n’a pas de mal à trouver ces traductions souvent « imprimées au XVIe siècle » (p.14). Pierre Villey s’explique sur la façon dont Montaigne utilise ces sources et précise la dette, reconnue d’ailleurs, de l’auteur envers le grand traducteur qui fut Amyot. Puis, on autre exemple concluant : Montaigne se sert des meilleures traductions comme celle réalisée par Lambin en 1563 au texte de Lucrèce. En réalité, Pierre Villey réussit à présenter la manière dont Montaigne se sert de l’histoire ainsi que le travail de l’écrivain sur ses sources dans cette Introduction dont la seconde partie s’intitule « Les sources historiques. Les idées de Montaigne an matière d’histoire ».

Quant aux livres d’histoire moderne, Villey fait la part des choses. Il consacre une première partie aux livres d’avant 1580 et une seconde à ceux de 1580 à 1588. De Joinville à Paul-Emile de Vérone par ses erreurs – Quelques pages consacrées par le chercheurs – et de Comines et Bodin à Lopez de Gomara, ce ne sont que des sources précieuses dont se sert Montaigne. Il ne faut pas oublier non plus l’histoire des Grecs, celle des Latins et celle des Juifs. C’est à la fin que le chercheur présente ces sources en les énumérant seulement.

Pierre Villey a réussi avec peu de moyens, il y a un siècle, à rendre la vérité historique sur les sources de ce type utilisées par Michel de Montaigne. Une œuvre salutaire qui en dit beaucoup du travail de l’universitaire et de l’œuvre de Montaigne : l’histoire traverse comme un fil rouge celle des hommes et celle des livres. Les Essais en témoignent pleinement.

Pierre Villey, Les livres d’histoire moderne utilisés par Montaigne. Contribution à l’étude des sources des Essais, Genève, Slatkine Reprints, 1972 (1901)

(sursa foto: bookdepository.com)