Michel Butor revient au travail de Montaigne, en relevant les différents aspects qui ont retenu, d’ailleurs, l’attention de maints critiques. Au fil des années, ces focalisations sur les Essais se sont montrés valables tant pour les passionnés que pour les spécialistes. Pourquoi écrire cet ouvrage sinon pour rendre hommage au plus grand des disparus, La Boétie ? Le livre a-t-il une construction d’emblée pensée par Montaigne ? Ce ne sont que deux des questions que se pose Butor et auxquelles il essaie de répondre dans ses « Essais sur les Essais », livre paru en 1968 chez Gallimard, dans la prestigieuse collection NRF.
Michel Butor est préoccupé par une question sur laquelle la critique n’a pas réussi encore à se mettre totalement d’accord. Il s’agit des citations auxquelles recourt abondamment Michel de Montaigne et, dans un autre plan, les ajouts et les dates de composition. Dans le chapitre intitulé « Les dates », Butor a en vue les ajouts et les citations, et l’aveu de Montaigne, selon sa notation, est préférée par notre critique: « J’adjouste, mais je ne corrige pas. » (p.15). « Mon livre est toujours un » (p.15) précise le même Montaigne, et Butor ne fait qu’accepter et argumenter la composition unitaire du livre, sans oublier, selon la formulation de ce dernier « les alluvionnements successifs ». De toute manière, Butor insiste sur le rôle primordial des citations dans l’ouvrage montainien dont la complexité réelle, à dessein probablement, devrait être respectée indubitablement.
Sur la composition des « Essais », le nombre énorme de citations du livre de devrait pas, selon Butor, « à nous proposer un Montaigne stoïcien, pyrrhonien, épicurien, chrétien, ce qui consiste à vrai dire seulement à défaire son propre travail, … » (p.19). Par contre, il faut retenir la charge de travail du grand écrivain, sa volonté, développée par l’auteur de La Modification un peu plus tard dans son essai, de laisser un monument à la gloire des connaissances et de l’esprit du grand ami disparu.
Michel Butor se pose la question judicieuse : « Quelle est donc la magie d’un écrivain capable de transformer des anecdotes bien connues, des vers appris par cœur dans les collèges, tant de choses anodines en un composé si dangereux ? Il lui suffit donc de les rassembler d’une certaine manière, et tout rajeunit, mord, menace. » (p.21). Sa réponse tient place de tout commentaire qui pourrait être lu, au plus, comme des notes en bas de pages superflues.
Il y a un commencement à tout et Butor refait le parcours de la retraite de Montaigne qui est cérémonieux. En Premier, sa retraite, à trente-huit ans, en 1551, inscrite en latin dans sa fameuse « librairie » : « Il y a déjà là, peint sur le mur, un singulier portrait de Montaigne, bien différent de celui qu’on nous lit d’ordinaire dans les Essais. » (p.25). Il n’est pas dans l’oisiveté, mais dans la retraite. Il y a une évolution, car « la librairie est devenue de plus en plus close, un fossé peu à peu s’est creusé entre Montaigne et ceux de chez lui. » (p.26). Un changement engendra un autre, plus grand encore. Le dessein d’écrire un livre, à couches successives, comme l’analyse génétique le démontre.
Dans le chapitre « Enfant prodige », Michel Butor décèle une histoire personnelle qui en dira beaucoup sur le destin de Montaigne, assurément sans tomber dans le péché d’interpréter l’œuvre à l’aune, exclusivement, des données individuelles. Il s’agit, en premier, de l’image du père, celle de l’amertume de ne pouvoir jamais dépasser les Grecs et les Romains. Puis, il y a la naissance culturelle, inscrite dans un cadeau offert par le père, en 1551, les Ephémérides de Beuther, comme il suit : « Ce jourd’hui, autour d’onze heures avant midi, naquit de Pierre de Montaigne et d’Antoinette de Louppes, ses nobles parents, Michel de Montaigne, aux confins du Bordelais et du Perigord, dans la maison de son père, à Montaigne, l’an du Christ.. selon le comput latin. » (p.29).
Mais ce qui aura scellé le destin de Montaigne, ce sera la grande rencontre, l’unique amitié avec de La Boétie, dont la description est donnée par le survivant, dans une lettre de 1570 : c’est une amitié selon les modèles des héros du Tasse et de l’Arioste. La vraie influence, et Butor y insiste aussi, c’est cette amitié.
La deuxième inscription murale de sa librairie, en latin, reprise par Butor, refait le parcours de Montaigne au début de l’écriture des Essais : « … Michel de Montaigne, voulant consacrer le souvenir de ce mutuel amour par un témoignage de sa reconnaissance, et ne pouvant le faire de manière qui l’exprimât mieux, a voué à cette mémoire ce studieux appareil dont il fait ses délices. » (p.33). Donc, le livre, selon Butor, parmi d’autres, le « tombeau » de la Boétie. En 1570, le « livret » qu’il soigne, celui de son ami, lui occasionne une confession à son père, mais à la mémoire du grand disparu : « Je vous déçois, je vous déçois chaque jour davantage, vous attendiez de moi monts et merveilles ; voici quelqu’un apparemment beaucoup mieux désigné que moi pour illustrer son temps, et qui pourtant, lui non plus, n’a pas réussi. » (p.34). Le Discours de La Boétie est sur les qualités du gentilhomme « exemplaire », Montaigne s’efforce de le démontrer, il prend du recul dans sa retraite, donc, selon Michel Butor : « Lorsque Montaigne s’est installé en face de ses deux inscriptions, il ne se doutait certainement pas de l’abîme qui allait se creuser sous ses pieds. » (p.44).
La figure de l’exilé, dans le chapitre sur « Le Cannibale » refait une image de l’œuvre. Lui, un exilé, car sa langue maternelle était le latin, La Boétie, aussi, par son imagination. Mais aussi l’indigène du Brésil dont Montaigne fait la connaissance en 1562 à Rouen. Au milieu du Ier livre, il y a, selon Butor, le portrait de l’exil, représenté par les trois hommes : « Ces trois exilés forment une chaîne reliant les deux sociétés heureuses et vertueuses par-dessus le bourbier de la France contemporaine : l’antiquité, dont il faut repousser le bonheur jusqu’à l’âge d’or, et l’Eldorado » (p.64). La ruine est le résultat des nations nouvelles, car la direction a été confiée à « des capitaines qui n’ont qu’une vaillance militaire servile », et la corruption est l’aboutissement des nations comme la France, car « la connaissance de l’antiquité » a été abandonnée à « des pédants serviles » (p.65).
Michel Butor s’attelle à reconstruire l’ouvrage de Michel de Montaigne en s’inspirant du travail des maniéristes, tout en précisant les points de son argumentaire sur la composition du livre, sur le décousu, sur l’hétérogénéité et sur l’agencement des essais : « Le caractère inachevé de chacun de ces textes assure la solidité de l’ensemble en établissant une hiérarchie très ferme entre le sujet central et les grotesques qui l’entourent. » (p.69). Selon lui, Montaigne le fait consciemment. Il n’y a pas, dans ce cas, la liberté du créateur. « Et les chapitres déjà disposés dans un certain ordre vont émettre lianes et vrilles ; Montaigne va les reprendre non seulement pour y apporter une variété complémentaire, affermir certains traits, accomplir certains passages, mais pour les relier aux autres par de nouveaux fils. » (p.71).
Un livre nécessaire sur Michel de Montaigne et une vision en détail, voici l’ouvrage de Michel Butor. Un romancier qui scrute merveilleusement bien les Essais de Montaigne par le biais de la grande amitié avec La Boétie et de la grandeur qui fondent le grand livre au crépuscule de la Renaissance.
Michel Butor, Essais sur les Essais, Paris, Gallimard, NRF, 1968.