Ont-elles les couleurs une valeur à mettre en exergue? Ont-elles les couleurs un contenu qui renvoie à un fascicule de sens? Ont-elles les couleurs une histoire qui rende compte de l’évolution de l’humanité? Oui, et encore plus. Michel Pastoureau s’efforce depuis des décennies, par des études minutieuses, fondées sur une archéologie du passé de démontrer que la couleur fait partie de l’histoire de l’homme.
Médiéviste et historien, passionné par la héraldique, Pastoureau est connu, en spécial, par la trilogie consacrée à des couleurs principales de la symbolique occidentale: le bleu, le noir et le vert. Chaque couleur et chaque utilisation d’une couleur ou d’un métissage, d’une composition inouïe mariant les chromatiques diverses, configure un univers difficilement décelable. Cela parce que l’homme perd le sens de la couleur au fur et à mesure du passage du temps.
Mais les couleurs construisent la chromatique de nos sentiments, ou, si on veut paraphraser le titre d’un autre livre fameux de Michel Pastoureau, définissent la couleur de nos sentiments. Elles échappent à l’insignifiance, mettent en réseau les sens de notre imaginaire et se refusent à l’anodin. Le bleu, si présent dans nos vies, n’est-il pas le signe de notre aspiration vers le calme, les certitudes et le pacifisme à construire?
Michel Pastoureau et Dominique Simonnet, dans Les couleurs expliquées en images, livre paru chez Seuil en octobre 2015, refont l’histoire des couleurs en se fondant sur les images, dans un voyage dialogique dans l’empire des couleurs en Occident. Celles-ci proviennent de tous les coins de la création humaine de facture occidentale: des tableaux et des fresques, des affiches publicitaires et des produits de consommation, des voitures et des vêtements. Le code rapproche la couleur d’une partie de nos émotions et le voyage dans le quotidien de l’homme nous invite à l’étonnement: la peur est verte, le rire est jaune, la colère est bleue et ainsi de suite.
Le bleu, si à la mode de nos jours, parcourt un long voyage dans l’histoire des significations: si l’Antiquité le méprise et ne l’utilise que rarement, les temps modernes valorisent le conformisme et le consensuel sous le signe du bleu. Majoritaire dans les peintures religieuses à partir du XIIe siècle, le bleu est la couleur de la Vierge, Michel Pastoureau en fondant cette assertion sur des exemples précis. Ce sens du calme dans le regard ou les habits des Vierges du Moyen Âge ou de la Renaissance poussent le bleu vers le canon. Les peintres utilisent le lapis-lazuli, une pierre qui donne un bleu spécifique. Pastoureau, en historien passionné, nous offre une information étonnante: cette pierre, broyée, devient vers la fin du Moyen Âge une sorte de richesse car sa valeur dépassait, des fois, celle de l’or.
Le tableau d’Antonello de Messine, La Vierge de l’Annonciation, datant du 1476, est une preuve à l’appui: le manteau, bleu bien sûr, renvoie comme dans toutes les autres peintures du genre au ciel bleu, dont le messager de la paix est la Vierge. Beaucoup de calme, pas de volupté, voici le bleu qui envahit le quotidien pour signifier une vie humaine s’abreuvant du sacré de la Vierge, comme si la couleur faisait le transfert des vertus. Certes, gardant la même ligne de l’équilibre, le bleu devient la couleur de l’UE, de l’ONU et aussi du conformisme des partis de droite.
Michel Pastoureau refait la relation entre le bleu et la Réforme, car le protestantisme apporte la retenue dans tous les domaines de la vie. Les peintres catholiques utilisent une palette plus vive, tandis que ceux confessant le protestantisme s’arrêtent au bleu, au gris, aux couleurs qui renvoient à un certain ascétisme: «Ce discours moral, partiellement repris par la Contre-Réforme, promeut également le noir, le gris et le bleu dans le vêtement masculin. Il s’applique encore de nos jours. Sur ce plan, nous vivons toujours sous le régime de la Réforme.» (p.29). Le culte du bleu est célébré par les romantiques et la liberté conquiert les vêtements par ce bleu qu’un tailleur, en 1850, Lévi-Strauss, utilise en tant que «bleu de travail»: le bleu des jeans, couleur née de l’indigo.
Et le rouge? C’est l’opposé du bleu, tant dans l’histoire culturelle du vêtement, que dans celle des codes du quotidien occidental. En premier, c’est le pape qui, à partir du XIIIe siècle, aura un habit rouge; les cardinaux suivent ce code, signifiant de cette manière la possibilité du sacrifice au nom du Christ. Et le sacrifice est symbolisé par le rouge. Pastoureau attire toutefois l’attention sur l’ambivalence du rouge à ce moment-là: «Au même moment, on peint des diables rouges et, dans les romans, il y a souvent un chevalier félon et rouge, des armoiries à la housse de son cheval, qui défie le héros. On s’accommode très bien de cette ambivalence.» (p.44).
La «querelle du rouge», si on peut nommer ainsi toute une panoplie d’analyses consacrées au Petit Chaperon Rouge, se porte sur le statut de cette couleur dans ce conte dont la première version date de l’an mille. Michel Pastoureau préfère l’interprétation sémiologique en suivant le code chromatique ancien: l’enfant rouge, le pot de verre blanc et la grand-mère habillée de noir. De l’autre part, les psychanalystes insistent sur le rouge majoritaire dans le conte pour signifier le sang coulé. De plus, Blanche-Neige, comme le précise Pastoureau, insiste sur l’utilisation du même code que dans le Petit Chaperon Rouge. Et une autre question économique: chaque teinturier avait le droit de produire une seule couleur et pour celle-ci, une nuance.
Encore une fois la religion influence le code des couleurs. La Réforme refuse le rouge, car il équivaut, à leur sens, au Babylone que les protestants identifiaient à Rome. Et d’un coup le rouge que les hommes portaient au Moyen Age devient à la Renaissance une couleur féminine, tandis que le bleu sera la couleur des hommes. Sauf les hauts officiels catholiques qui continuent à utiliser le rouge. Donc, les tendances s’inversent. Michel Pastoureau refait le parcours du rouge dans la politique et l’agrémente de quelques affiches interprétées et contextualisées où c’est le rouge qui domine: une affiche du Mai 68, des affiches des communistes chinois, pour n’en donner que quelques exemples.

Le blanc conquiert ses lettres de noblesse par le biais du religieux, surtout par la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception en 1854: le blanc devient la couleur primordiale de la Vierge, donc de l’innocence. Le bleu continue à être utilisé mais il n’a plus que la deuxième place dans la représentation de la mère de Dieu.
Auparavant, comme Pastoureau le précise, le bleu, par un transfert symbolique, était utilisé par les souverains car ceux-ci tenaient leur pouvoir du roi divin: le cheval d’Henri IV était blanc et Louis XVI préférait la cocarde blanche. Celle-ci deviendra d’ailleurs le symbole des monarchistes. De l’autre côté, le blanc signifie l’indécis, la matière primordiale et l’au-delà avec ses spectres et ses fantômes, dès l’Antiquité déjà. Ce code se perpétue dans les BD que Michel Pastoureau décrit ainsi: «Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les BD sont très conservatrices, et elles perpétuent de très vieux codes que les lecteurs comprennent inconsciemment : le blanc de l’au-delà, le bleu qui calme, le rouge qui excite, le noir qui inquiète… Une symbolique des couleurs qui ne les respecterait pas serait sans doute moins efficace.» (p. 70). Une autre symbolique du blanc refait le trajet de l’être humain: à la naissance tout est blanc (la virginité, la pureté de l’enfant, ses habits) tandis qu’à la mort le linceul est blanc. La vie commence et finit en blanc.
Des images et des codes, voici les deux grandes lignes que les auteurs suivent dans cette petite histoire des couleurs en Occident. Des fois, le voyage est étonnant. D’autres fois, on arrive à expliquer des symboles que notre conscient mettait en relation avec une couleur ou une autre. Du bleu au noir, du blanc au rouge, toutes les couleurs principales trouvent leur place dans cette belle interprétation de la chromatique des codes culturels occidentaux. Ce livre refait non seulement la brève histoire des couleurs et de ses représentations, mais aussi celle de notre passé. Le monde évolue, les couleurs aussi. Et nous dans tout cela ? Des fois, nous devenons les prisonniers d’une couleur car nous sommes, inconsciemment, les prisonniers de plusieurs idées reçues. Et donc, du conformisme. Ou pas?
Michel Pastoureau & Dominique Simonnet, Les couleurs expliquées en images, coll. Beaux livres, Seuil, Paris, 2015, 168 pages.