Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
27.02.2017

Les captifs, une image de l’Autre

Que veut-il dire être captif au XVIe siècle et après, autour de la Méditerranée ? Comment rendre compte de l’image du captif passée en littérature de l’histoire ? Des chercheurs dont François Moureau se faisait le chef de file, se sont réunis durant trois jours (du 21 au 23 septembre 2006) pour définir le statut du captif en littérature, une figure venue de l’histoire. Plus précisément, la focalisation se réalise sur le captif en Méditerranée durant trois siècles, depuis la Renaissance et l’ouvrage réunissant ces études s’intitule Captifs en Méditerranée (XVI-XVIIIe siècles) : histoires, récits et légendes.

Après la chute de Constantinople en 1453, une autre manière de tisser les relations entre les chrétiens et les musulmans s’institue. Autour de la Méditerranée, ayant l’île de Malte pour centre de rayonnement, entre une Europe chrétienne et le nord de l’Afrique musulman, l’histoire compte des intérêts économiques, politiques et religieux. Le captif n’est pas seulement une figure entrée en littérature, de l’histoire, mais une réalité. Des ouvrages, surtout des récits des gens impliqués dans ces relations, ou des lettres, témoignent de cette réalité, telle qu’elle est décrite dans ces mots par François Moureau qui signe l’Ouverture de l’ouvrage : « Sur les rives de la Méditerranée, deux civilisations s’observaient, se combattaient à l’occasion, s’ignoraient le plus souvent. La voix des captifs aura pourtant constitué un fil fragile, mais essentiel pour l’historien, tendu entre deux univers liés par une mer commune, la Méditerranée. » (p.18).

La première partie est consacrée à la description de la captivité et à la délimitation des genres. La première étude est consacrée à la frontière encore floue – il s’agit du XVIIIe siècle – entre la chrétienté et l’islam et est signée par Frans Ciappara. Il est à souligner que les recherches, celle-ci y incluse, sont portée sur l’image du captif tel qu’il apparaît dans des témoignages littéraires et non sur les questions religieuses même si la religion occupe une place importante. Par exemple, des fois, les renégats deviennent corsaires et leurs captifs sont des chrétiens. Ciappara attire l’attention que sur l’île de Malte « des circonstances historiques et géographiques rapprochaient chrétiens et musulmans. » (p.23) et que les bonnes relations étaient dues à l’interdépendance économique « des deux blocs » (p.23). Le captif était, pour cette raison, une valeur mobile. Ciappara donne moult exemples dans ce sens en fondant sa recherche sur des témoignages venus surtout de ceux qui jouaient les intermédiaires, voire des prélats. Il y avait des esclaves qui travaillaient pour leur libération ou de ceux qui avaient la chance d’être libérés par un acte de bienveillance comme résultat d’une action politique.

Captif image

Des lettres envoyées par des esclaves chrétiens montrent qu’il y avait, des fois, la possibilité de continuer à avoir une relation avec la famille même si l’argent nécessaire au rachat faisait défaut. Par exemple, comme le cite Ciappara, un captif à Tunis, en 1652, Matteo Abela, recevait une lettre de sa mère et lui répondait à son tour. Toujours selon Ciappara ce sont les représentants des puissances européennes qui jouaient les intermédiaires, par exemple le consul vénitien à Tunis, Gorgolioni, rachète contre 1194 écus le Maltais Francesco Serena (p.28). Des fois, des ordres religieux se faisaient une obligation du rachat des esclaves chrétiens : les lazaristes, les trinitaires et les mercédaires, mais aussi des capucins et des dominicains. L’apostasie n’était pas causée seulement par l’impossibilité de s’évader, mais aussi par d’autres opportunités de vie (un amour, échapper aux créanciers, faire fortune etc.). Le monde musulman, comme l’exemplifie Ciappara, offrait à tous les musulmans la chance d’avancer sur l’échelle sociale grâce au mérite tandis que la société chrétienne était stratifiée : Euldj Ali, le jeune pêcheur calabrais, devient « roi » d’Alger (p.34) car « les privilèges de naissance ne comptaient pas » (p.34). Ce que Ciappara souligne dans son étude et dans ses conclusions se sont les constantes de ce monde de la Méditerranée où chrétiens et musulmans, séparés par leur foi, trouvent le moyen de cohabiter sur « cette voie publique très active » (p.35) et de coopérer.

Hind Loukili réalise dans son étude un tableau de la captivité des musulmans en terre chrétienne, se fondant sur deux textes en langue arabe, le premier du XVIe siècle et le second du XVIIIe siècle. Il attire l’attention sur le manque de sources en arabes et donne une réponse qui tient à la manière de se rapporter à l’expérience vécue de ceux appartenant au monde musulman : « Les Arabo-musulmans, contrairement aux Européens, écrivent rarement à la première personne et le genre autobiographique ne leur est pas familier. » (p.39). Un petit poème écrit par un captif musulman en Espagne offre la matière de décrire la façon dont un captif se rapportait à sa situation. Ibn al-Qadi, appartenant à une grande famille marocaine, est libéré d’Espagne, grâce à l’action du sultan même, en 1587 : son rachat aura coûté 20000 écus, une vraie fortune pour ces temps. A son retour, à la gloire du bienfaiteur, il écrit un Florilège consacré aux bienfaits du calife al-Mansur, selon les règles de la rhétorique arabe (p.42).

Toujours dans la première partie Nabile Mouline décrit le trajet d’un ambassadeur rédemptoriste au service du sultan sharîfien et Florence Buttay-Jutier fait le portrait du renégat italien Pannilini. « Les captifs en terre d’islam » est le second volet qui concerne les témoignages du travail des trinitaires pour le rachat des chrétiens (l’étude de Jean-Claude Laborie) ou les manières de racheter les chrétiens (l’étude de Wolfgang Kaiser). La deuxième partie compte trois études sur les captifs à Malte tandis que la troisième à la littérature des captifs à la Renaissance et aux temps baroques : Anne Duprat étudie l’expérience de captivité, en prenant pour exemple « les retours d’Alger » et Christian Zona se focalise sur Henri du Lisdam et la manière dont la captivité est « au carrefour » entre la philosophie et la littérature au début du XVIIe siècle.

L’ouvrage esquisse un tableau de la relation entre les chrétiens et les musulmans sur les deux rives de la Méditerranée durant trois siècles, ayant pour noyau Malte, et se fondant sur des relations de captivité. Le captif n’est pas seulement une figure littéraire mais aussi une réalité décrite dans sa complexité. Les chevaliers de Malte ont un rôle déterminant dans ce statu quo. Formés à défendre le monde chrétien, ils sont un élément décisif dans ce carrefour pour empêcher l’avancement des royaumes barbaresques. Entre le barbare (voire le musulman) et le chrétien, il convient de le souligner, les différences s’estompaient : le vaincu devenait captif, donc un bien mobile, une monnaie d’échange. L’ouvrage, dans plusieurs études, ne cesse de rappeler ces similitudes.

François Moureau (dir.), Captifs en Méditerranée (XVI-XVIIIe siècles) : histoires, récits et légendes, coll. Imago Mundi, PUPS, Paris, 2008.

(sursa foto cover: ziarmm.ro)