La littérature au Moyen Âge corresponde-t-elle aux mêmes critères que celle contemporaine, par exemple ? Peut-on appliquer les mêmes définitions à une littérature qui naît en même temps qu’une langue, voire le français ? Les réponses, et les spécialistes l’ont démontré, viennent pleinement et s’assoient grâce à des travaux comme ceux de Michel Zinc, réputé médiéviste ayant gravé à jamais la science des littératures. Son livre, considéré comme un livre de chevet, « Littérature française du Moyen Âge » formule des réponses nécessaires et brossent le tableau d’une littérature qui n’est aucunement moins valeureuse que celle d’une autre époque. Au-delà des querelles il y a des faits, au-delà des reproches, il y a des écrits qui correspondent à ce qu’on nomme d’habitude « littérature ». Voici le premier volet soutenant nos propos, volet offert par Michel Zinc dès l’Avertissement de son ouvrage lorsqu’il expose la méthode proposée : « Mais ce manque apparent de rigueur à sa vertu. Mieux que ne le ferait en plan purement thématique ou purement chronologique, la combinaison des deux approches permettra, on l’espère du moins, de comprendre cette littérature et ses enjeux. » (p.3).
Dès l’Avertissement l’auteur se pose des questions judicieuses. En premier, celle sur ce que la littérature française signifie du point de vue des limites géographiques. Cela parce que, par exemple, l’Angleterre se trouve sous le règne des rois normands durant quatre siècles, donc dès le XIe siècle. Puis, il insiste, dès cet exposé préliminaire, sur l’idée que la prose et la poésie françaises naissent, indubitablement, au Moyen Âge, et que la continuité devrait être une idée maîtresse car la littérature française « coule à partir de là de façon continue jusqu’à nous. » (p.1). Il faut souligner une autre proposition du chercheur qui devrait conduire tout lecteur moderne ayant la volonté de comprendre cette période et sa littérature. La particularité de cette littérature est l’évolution, non seulement du point de vue d’une approche nouvelle par rapport à la littérature gréco-latine « harmonisée » à la façon médiévale, mais aussi d’une pratique de faire de la littérature sur une longue période de temps, voire mille ans. Michel Zink s’éloigne, et il le précise, de toute manière arbitraire de traiter la littérature de cette longue période, donc il est l’adepte d’une théorisation et d’une pratique de cette histoire littéraire en suivant des modèles antérieurs. Sans heurter les antécesseurs, il fait œuvre de pionnier par sa vision, par sa culture et par sa distinction, d’une clarté à relever avec honnêteté intellectuelle, entre les nuances qui ont fait naître, dans un contexte bilingue, une littérature française. Michel Zink préfère « un exposé capable de rendre compte de façon raisonnée et cohérente du développement de cette littérature. » (p.3)

Chacune des quatre parties est très nuancée. La première, intitulée « Naissance d’une langue, genèse d’une littérature » fait les distinctions nécessaires entre le latin et la langue vulgaire, entre l’écrit et l’oral, et propose des portraits obligatoires du clerc et du jongleur, sans pour autant oublier l’importance des manuscrits. Le tableau du lettré médiéval commence par son étude au sein de l’Eglise, en langue latine. Il est significatif ce trait de la littérature médiévale : le latin reste plus important que la langue maternelle au point que même un savant comme Raymond Lulle considère comme une audace l’enseignement en langue maternelle. La situation entre le latin et la langue romane, dans la culture écrite aurait pu rester, sans se différencier comme cela a été le cas, comme celle entre l’arabe littéral et l’arabe dialectal, « mais il en est allé autrement » (p.14). Depuis Paul Zumthor dont Michel Zink reprend l’idée, il est accepté une symbiose entre le chant et toute forme de littérature, avant l’apparition du roman. Donc, « Il est bien vrai que le texte médiéval se veut avant tout un aide-mémoire. » (p.15). Dans cette première partie il y a aussi une présentation nécessaire des meilleurs textes premiers, des « Serments de Strasbourg » en passant par les vies des Saints jusqu’à la « timide indépendance » d’un texte comme La vie de saint Alexis. Le rôle d l’Eglise est souligné dans cette partie dans un chapitre consacré aux « formes du savoir et la parole de Dieu » (pp.42-69).
La deuxième partie présente ce que, selon Zink, représente l’épanouissement, des chansons de geste par les troubadours et les trouvères, jusqu’au roman. Les spécialistes retrouveront une matière claire et un exposé concluant, écrit en beau français tandis que les autres lecteurs auront à s’étonner de la poésie des trouvères et de leurs relations avec le réel et des métamorphoses du roman de l’Antiquité à l’âge médiéval. Alexandre, Thèbes, Enéas, Troie, ce sont des figures et des cités antiques reprises à la manière bretonne dans des romans à succès. Chrétien de Troie et Marie de France se distingue par une volonté de faire autrement de la littérature. Tristan et Iseut passent de la légende dans la matière romanesque avec une fortune difficilement égalable.

La troisième partie, intitulée « La constitution d’une littérature », reprend les définitions médiévales de la prose, structure la littéralité de ce type d’écrits et décrit les premiers romans en prose comme « La trilogie dérivée de Robert de Boron » (p.179), c’est-à-dire « Perceval de Modène ». Notons l’importance des chroniqueurs pour lesquels deux passages ont été nécessaires : celui du latin au français et du vers à la prose. Le théâtre, le dit et les fabliaux sont retrouvables sous la houlette de « La dramatisation et le rire ». Les grands notions théoriques comme
La quatrième partie est consacrée à la fin du Moyen Âge et à l’apparition des premiers genres lyriques à forme fixe comme le rondeau et le virelai et aux grands noms de la période. Notons parmi ceux-ci : Jean Froissart, Christine de Pizan, Charles d’Orléans et François Villon. Le lecteur y trouvera aussi les écrits historiques, le théâtre et les images du passage du clerc à l’humaniste. Dans les trois pages qu’on lit sous le titre « En guise de conclusion » Michel Zink passe en revue le long chemin des études médiévales, les erreurs du passé ainsi que le refus de l’héritage médiéval. Comme toute partie et comme fin couronnant l’œuvre, cette partie comporte une sélection bibliographique et des orientations bibliographiques générales.
On retient une belle définition que l’auteur propose lorsqu’il s’agit de trouver ce qui fait l’originalité de la littérature médiévale, définition qui pourra inviter tout lecteur vers un voyage vers le monde antique qui comporte une halte obligatoire nommée le Moyen Âge : « (…) à la différence de celle de l’Antiquité et de l’époque moderne, la littérature médiévale ne fait guère appel à la notion d’inspiration et ignore celle de génie. (…) Les auteurs ne se vantent que de connaître leur sujet, de maîtriser leurs sources, d’écrire avec soin » (p.352).
Michel Zink, Littérature française du Moyen Âge, « Quadrige », Paris, PUF, 3e tirage de la première édition, 2008