Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
27.03.2017

L’écrivain, une définition

L’écrivain pourrait être mis sous la loupe de la technique des points de vue. Au cours des siècles, son statut littéraire a changé, car les modes ont bousculé non seulement des manières d’écrire, mais son statut social, au cœur du monde. Un numéro des « Travaux de littérature », sous la direction de Lise Sabourin, est consacré au statut littéraire de l’écrivain, en réunissant des études diverses qui essaient de brosser un tableau le plus véridique possible de la fortune littéraire de l’écrivain. Des questions terminologiques aux situations auctoriales du XXe siècle (un Eugène Ionesco, par exemple, dont la figure ne pourrait pas y manquer), l’écrivain devient lui-même un noyau de l’analyse, lui qui avait mis et avait fait naître par le travail de sa plume des univers plus différents que les mondes connus.

Lise Sabourin trace dans son Introduction une petite histoire du statut littéraire de l’écrivain. Elle situe l’écrivain dans ses rapports avec ses pairs mais aussi avec la société, dans une diachronie bienfaisante pour le lecteur. Parmi ses distinctions, il y a celle qui définit la situation de l’écrivain au XXe siècle : le romancier devance, comme une revanche sur l’histoire des concurrences des genres, le poète et le dramaturge, en prenant la palme aux yeux et aux cœurs des lecteurs. De plus, un Montaigne ou un Chateaubriand se posent en icônes des genres mineurs qui éclairent le sentier permettant à d’autres de les suivre, d’être pris au sérieux et de s’installer définitivement dans le champ littéraire. Ils ont eu, selon Lise Sabourin, « la force morale pour faire accéder au vrai champ littéraire la fonction débonnaire, historique ou savante, dévolue au journal, aux mémoires ou à la relation de voyage.

Une autre situation influençant le statut de l’écrivain est la catégorisation de celui-ci dans les manuels et les anthologies, par exemple, et dans les histoires littéraires. Il s’agit, probablement, d’une forme de censure aussi au moment ou un écrivain se retrouve dans une période qu’il partage chronologiquement, mais qui n’est pas le seul critère qui ait influencé sa carrière littéraire et son écriture. Entre cette censure et d’autres formes de piéger l’élan créateur, il y a d’autres soucis à affronter : la rivalité avec les confrères, la diffusion des œuvres et les développements de son siècle qu’il ne peut pas souvent maîtriser.

Certes, l’œuvre reste le premier des critères lorsqu’on juge un écrivain et sa place dans la littérature. Les études de ce volume, selon Lise Sabourin, ont voulu répondre et éclairer trois questions : « condition et situation sociale, liens avec sa pratique générique, image critique et représentation. » (p.10). L’impression d’unité de ces analyses se fonde sur le critère chronologique, car les écrivains sont étudiés, du point de vue de leur statut littéraire, dans leurs situations respectives dans le siècle qu’ils influencent et dont les changements l’influences de la même manière. Lise Sabourin passe en revue la façon dont les spécialistes ont cerné le statut de l’écrivain, en donnant un avant-goût de lecture. Ainsi, un Alain Cuillère pour lequel le milieu, à la Renaissance, voire « une certaine émergence de l’individualité littéraire » (p.63), a eu son mot à dire dans la carrière d’un écrivain, le poète, même dépendant d’un mécène, étant héroïsé, un Florian Preisig qui voit en Ronsard la figure de l’écrivain ayant gagné son indépendance grâce à son seul talent littéraire et un Jean-Pierre Chauvin qui retrace la carrière de Tristan L’Hermite, le dramaturge qui a eu l’intelligence, au tournant du Grand Siècle, de faire agrandir sa renommée en se rapprochant des salons littéraires. Patrick Dandrey, universitaire et dix-septièmiste reconnu, se penche sur la fragilité de l’homme de théâtre incarné par un Molière qui clame les obstacles, financiers en premier, qu’il doit surpasser, pour garder une certaine indépendance créatrice ; il y a, certes, dans ce cas, la question sous-jacente concernant le pourquoi de celui qui lit ou qui acclame durant une représentation, le texte littéraire, d’où l’autonomie de l’écrivain.

Une très belle étude appartenant à Henriette Walter retrace l’histoire du mot « écrivain » du point de vue linguistique, dans un ancrage temporel et générique, grâce à la consultation des dictionnaires ayant gardé ou présentant les sens du terme. L’analyse concerne surtout le lexique et la conclusion soutient une « structuration plutôt lâche du lexique » (p.22). Retenons quelques mots des soixante-quatre de la liste présentée par l’auteure de l’étude, qui définissent l’écrivain, sans oublier que le mot renvoie « le désigné » à une catégorie  ou à un siècle et que des termes jadis à la mode ne sont plus reconnus de nos jours (p.18) : aède, barde, dialoguiste, dramaturge, écrivailleur, épistolier, gendelettre, littérateur, métromane, logographe, nouvelliste, parodiste, plumitif, poète, prosateur, rhapsode, rimeur, romancier, scripte, soiriste, troubadour, trouvère, vaudevilliste, vers-libriste etc. Henriette Walter fait justice à deux catégories sans lesquels des écrivains, même connus, n’aurait pas eu la même fortune littéraire et qu’elle considère comme des écrivains à part entière : « Il reste à rendre hommage à deux catégories particulières d’écrivains souvent oubliés : le nègre, qui œuvre dans l’ombre et n’a pas le droit de signer ses écrits, et le traducteur, qui œuvre au grand jour, mais dont les travaux sont des véritables créations littéraires rarement reconnues comme telles. » (pp.21-22).

« Les dénominations de l’écrivain au Moyen Âge » est l’étude de Philippe Ménard qui montre une belle richesse linguistique. Par exemple, le mot « auteur » conserve le sens du latin « auctor », définit un écrivain classique, est garant de véridicité et « empreint de noblesse et de dignité » (p.26). Des mots comme « trouvere » ou « trouveur » désignent l’auteur, dans une très belle définition donnée par l’auteur : « L’homme qui trouve, qui invente devient dans le langage littéraire un créateur, un auteur. » (p.28).

Isabelle Turcan étudie « Le Prosateur, de Ménage à Sartre », en rapprochant l’apparition de ce terme au travail de Ménage et à un possible emprunt à l’italien prosatore,, en 1666, « sous la plume de Ménage » le mot « a été d’abord lancé » (p.46). Richelet, Furetière, Dictionnaire de Trévoux, Voltaire, les encyclopédistes et les frères Bescherelle sont seulement quelques instances lexicographiques ou textuelles auxquelles Isabelle Turcan fait référence dans une très belle et vaste étude sur le mot « prosateur ».

Une trentaine d’études autour d’une définition de l’écrivain du point de vue de son statut littéraire consacrent la place de celui-ci dans l’histoire littéraire. Soulignons les difficultés que les écrivains rencontrent, à toute époque, pour faire reconnaître leur œuvre et leur statut, situation que les chercheurs n’occultent pas. Une mosaïque de la recherche dont l’unité se retrouve, en premier, dans cette figure lumineuse de l’écrivain, voici ce que les lecteurs pourraient retenir, à part les mille nuances, de ce numéro des « Travaux de littérature ».

Lise Sabourin (dir.), Le statut littéraire de l’écrivain, dans Travaux de littérature, publiés par l’ADIREL avec le concours du Centre National du livre, n° 20, Genève, Droz, 2007, 521 pages.

(sursa foto: bistriteanul.ro)