Le scepticisme, est-il une figure moderne du doute ? Mais un grand écrivain comme Michel de Montaigne comment résout-il les grandes questions sinon se poser en sceptique de service ? Son image traverse le siècle, car il n’est pas seulement le fondateur de l’essai dans le sens moderne du terme et du je comme sujet de questionnement, mais aussi un maître ès-scepticisme, comme observateur du monde. Un colloque tenu en 2001 s’est proposé de débattre du scepticisme chez Montaigne et ses actes ont été réunis en volume, chez Droz, en 2004, sous le titre « L’écriture du scepticisme chez Montaigne ».
Toutes les contributions à ces deux journées d’étude méritent d’être saluées. Pour des raisons identifiables, on s’arrête à quelques-unes.
Jean-Claude Margolin offre un parcours comparatif des termes philosophiques chez Erasme et Montaigne au sujet du rapport de l’homme à Dieu et à sa faculté de penser. En fin connaisseur, Margolin soumet au processus de comparaison les philosophies de ces deux personnalités de la Renaissance à l’aune des termes comme opinion, foi et croyance. Il trouve un Erasme plus proche de la philosophie de Kant qu’il voit comme « un lointain disciple d’Erasme » (p.124) et un ouvreur de chemin, car il « anticipe sur les philosophies du XVIIIe siècle » (p.124) puisqu’il est un philosophe qui pense la religion. « Théologiser » devient le mot d’ordre du dogme qui se fonde sur la foi tandis que le statut d’intellectuel, selon Erasme, impose le choix de faire de la théologie par un élargissement vers « la théologie du Christ ». Jean-Claude Margolin réfute une image du mystique et du sceptique chez Erasme, soulignant la prééminence de l’Esprit Saint et la docilité à l’égard de ce « maître intérieur », theodidaktos étant le terme préféré par Erasme pour désigner le croyant se laissant inspiré par Dieu et enseigné par le même. Quant à Montaigne, Margolin précise très clairement que l’écrivain choisit l’opinion-savoir et que la croyance a « une fonction médiatrice entre ces deux éléments » (p.124). Margolin distingue la foi et la croyance chez Montaigne, en soulignant « la prudence intellectuelle de Montaigne » (p.125) et l’extériorité de celui-ci lorsqu’il s’agit de disserter de la foi. Il reste, tout comme Erasme, philosophe. Le scepticisme de Montaigne est analysé par Jean-Claude Margolin dès la fondation des arguments de la croyance sur « une base rationnelle et universelle » (p.125). Cette occasion lui est offerte grâce à la recherche de la vérité par Montaigne au sujet des guerres de religion. La ressemblance entre les deux penseurs, sans avoir de filiation à l’avis de Margolin, se fonde sur la méthode qui se rencontre dans « un scepticisme de caractère gnoséologique » (p.127). Mais des différences y apparaissent, parmi celles-ci étant la distinction entre la philosophie et la théologie dans la voie choisie par Montaigne tandis qu’Erasme veut faire une synthèse de ces deux domaines. La quête érasmienne tend à chasser le scepticisme tandis que Montaigne se garde sur cette voie car il laisse à Dieu ses chemins cachés sans vouloir pénétrer dans le mystère divin, étant donné, la possibilité limité de savoir par le biais de la raison. « Que sais-je » reste, d’ailleurs, une formule consacrée d’un scepticisme montagnien qui préserve la raison dans le domaine du possible et Dieu dans celui du mystère.
Bruno Pinchard, dans son étude comparative sur la glose chez Cajétan et chez Montaigne (Essais, III, 13), essaie de trouver les chemins de la relation entre la chose et la glose. La raison dans la démarche de Montaigne dispose les concepts de cette manière qui fait que l’écrivain réussit à « finir toute autorité dans un scepticisme universel » (p.133). Le même, selon les analyses de Pinchard, repart et revient, dans les commentaires et les gloses, vers le moi devenu le sujet de tout, ainsi que le contributeur peut soutenir que dans l’écriture « on assiste avec Montaigne à la naissance de la sophistique du moi ou de la poésie sophistiquée… » (p. 139).
Stéphan Geoncet propose un débat entre la perplexité et le scepticisme dans les Essais de Montaigne. Il définit la perplexité telle qu’elle était utilisée au XVIe siècle : comme une suspension entre deux lois contradictoires, donc une suspension de la raison. Montaigne connaît cette situation, venue du domaine juridique, et la critique, mais il ne fait pas autrement : il oppose les contradictions, selon le modèle aristotélicien, mais la raison se trouve en impasse. L’exemple des paysans voulant secourir un pauvre au prix d’appauvrir leurs familles est l’un de ces cas de perplexité. Pour Montaigne il n’y a pas de solution. Pas de remède.
Katherine Almquist définit la pensée sceptique de Montaigne par le biais du droit et de la propriété. Elle avoue que le point de départ de sa contribution est une volonté de résoudre des paradoxes chez l’auteur des Essais. Elle se penche sur les contingences pour les expliquer et pour trouver une réponse à la question du glissement des auteurs entre les sens.
D’autres contributions traitent des questions touchant aux dogmes. Jean-Louis Vieillard-Baron se pose la question de la croyance chez Montaigne, Emmanul Naya refait le chemin du « doute libérateur », Thierry Gontier propose la relation entre le scepticisme et le fidéisme et Nicola Panichi trouve les traits d’une raison sceptique comme figure de l’éthique.
La richesse de pensée chez Montaigne ne retient dans ce volume que le thème du scepticisme. Se mettre en doute, observer et ne pas juger, ce seraient quelques rapides conclusions gardées sous le signe des verbes. Montaigne, comme les contributeurs le montrent, est un vrai maître du scepticisme. Loin de donner des verdicts, il propose des voies pour inviter les autres, lecteurs en premier, au cheminement de leur propre choix dans la façon de juger un tel ou un tel événement. Michel de Montaigne observe le monde sans le juger. Il nous rend sa richesse sans proposer de remèdes. Il nous le rend tel qu’il est : avec ses interrogations toujours irrésolues.
Marie-Luce Demonet et Alain Legros (éds.), L’écriture du scepticisme chez Montaigne, Librairie Droz, Genève, 2004.