Une histoire de la nuit en littérature à la Renaissance ? Ou la Renaissance comme époque d’une mise en scène de la nuit sous la plume des écrivains ? L’exclusivité ne pourrait pas s’appliquer à ces deux questions car la Renaissance, par ces racines de la culture antique, offre un terrain propice à la propension d’un gôut pour la nuit par des catégories d’écrivains de diverses formations intellectuelles. Le binôme jour-nuit traverse la littérature à la Renaissance : écrire la nuit, c’est la comparer avec le régime diurne, c’est brosser le tableau d’une passion pour la vie contemplative, plutôt nocture, dans ces rapports avec la vie active, spécifique au régime du jour.
Daniel Ménager, après moult recherches et une passion difficilement à qualifier en paroles, à fait surgir, de la nuit de la Renaissance, ce trésor littéraire et les préoccupations annexes ayant pour noyau une question peu fréquentée et encore moins étudieé : La nuit à la Renaissance, que peut-on en savoir après cinq siècles de littérature ? Donc, après des annes écoulées qui ont fait leur travail dans le sens d’un effacement des données spécifiques au XVIe siècle mais aussi d’un développement des méthodes de recherches. Le livre de Daniel Ménager , La Renaissance et la nuit, paru en 2005, se présente comme une étudée appuyée sur des textes consacrés et sur une volonté de faire appel non seulement aux « choses littéraires » mais aussi aux domaines connexes, histoire et théologie, en principal, mais la philosophie et l’anthropologie n’y manquent pas. L’histoire des mentalités y traverse cette recherche passionnante dans un registre qui réussit à donner des réponses tant attendues.
L’Introduction de Daniel Ménager propose les repères de cette étude sur la nuit. In nocte consilium (la nuit porte conseil) est l’adage latin qui semble régner sur la nuit à la Renaissance, à coté de la chouette et du personnage féminin se penchant sur une lance : des emblèmes qui illustrent la nuit et son régime spécifique au siècle. Daniel Ménager n’oublie pas de considérer ce thème comme une victime des historiens et de « l’idôlatrie platonicienne » (p.9). Un Jean Delumeau imposait une vision « maléfique » de la nuit qui « peuplée de dangers redoutables » (p.10). Donc, dans ses grandes lignes et se fondant sur des textes de la Renaissance, ce livre fait justice à la nuit, en dégageant ce qui était vrai du faux sur ce thème et ce qui venait voiler une meilleure compréhension du rapport à la nuit, non seulement des lettrés de l’époque, mais aussi des gens de la Renaissance.
Daniel Ménager présente et explique, après les avoir distinguées, les trois « méprises » dont la nuit à été victime. En premier, il s’agit de faire la bonne lecture des textes spécifique, donc, de ce point de vue, le livre présente « la manière dont on lisait à la Renaissance » (p.11). En deuxième, il faut faire justice à la logique lorsqu’on parle de ce thème. La nuit suit au jour, mais la nuit ne s’oppose pas, logiquement au jour. Après avoir fait ce constat, les oppositions des deux régimes fonctionnent quand même grâce aux notions qui leur sont associées et, plus important encore, des poètes et des alchimistes, des peintres et des mystiques se sont mis sur le chemin du dépassement de ces contraires accablants. Même si leur nombre n’est pas grand, ils étant minoritaires, Daniel Ménager se pose une question plus que fondée : « Ils n’ont jamais été les plus nombreux, mais qui dit que l’histoire avance sous l’influence des majoritaires ? » (p.12). En troisième, l’universitaire nanterrois trouve une autre cause de l’erreur « sur le discours » : « la trop faible prise en compte du développement des sciences ». Ainsi, l’astronomie, par exemple, influence, de manière visible, une manière d’écrire de ceux qui illustrent en paroles la nuit : « l’imaginaire scientifique » ne pourrait pas être passé « sous silence » (p.12).
Le premier chapitre est consacré aux cosmologies. Deux façons de lire, deux textes fondateurs sur la nuit à la Renaissance : la Bible et la Théogonie d’Hésiode. Si la Genèse fournit majoritairement un discours sur la progression du monde, la Théogonie est explicite dans un sens négatif qui s’impose : La Nuit donne naissance à Moros, à Kère et à Thanatos, mais aussi au Soleil et à la race des Songes. Daniel Ménager insiste sur les valeurs négatives de l’entourage inquiétant de la Nuit (Erébos donne l’épithète de la Nuit, « la ténébreuse ») et précise : « On est aux antipodes de la Genèse » (p.16). Les humanistes font leur travail et en commentant la Genèse, ils n’oublient pas la Théogonie et leur faveur va vers l’œuvre du poète grec. D’autres images de la nuit font leur entrée à l’époque de la Renaissance, surtout celles de tradition orphique. Blaise de Vigenère, par exemple, traduit et explique les hymnes orphiques dans des Images de Philostrate (paru en 1612).

D’autres auteurs et d’autres textes sont convoqués par Daniel Ménager pour brosser ce panorama de la nuit à la Renaissance. En dehors des classiques comme Aristote, pour n’en donner qu’un seul exemples, des théologiens y trouvent leur place. Jean de la Croix et sa mystique sont lu sous ce régime du nocturne. L’analyse du Cantique spirituel est détaillée et, selon Jean de la Croix, la contemplation et l’union avec Dieu passent par un chemin supposant l’obscurité : « Le mystique sera donc toujours dans la nuit, mais celle qu’il atteint au bout du chemin n’a plus rien à voir, selon les termes mêmes du commentaire, avec celle du début : tourment d’abord, sérénité cachée ensuite. » (p.184). Les fêtes de la cour et celles des aristocrates sont aussi matière à compléter une image étayée de la nuit. Des illustrations aussi : elles appuient les préoccupations des gens de la Renaissance à comprendre et à faire figurer ces mystères de la nuit.
Livre passionnant se fondant sur une recherche fouillée, écrite d’une main de maître, La Renaissance et la nuit participent à ce tableau de la connaissance d’une façon de voir le monde à une époque considérée comme la modernité précoce de notre temps. Les textes qui y sont présentés, les auteurs qui y trouvent leur place dans un réseau bâtissant un réseau d’influences, des fois difficilement visibles, font de la recherche étayée de Daniel Ménager un livre à avoir dans les bibligraphies et un ouvrage fondamental pour l’histoire des mentalités à la Renaissance. Un Daniel Ménager, cette fois-ci aussi, passionnant.
Daniel Ménager, La Renaissance et la nuit, Librairie Droz, Genève, 2005
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