Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
27.06.2016

Le regard et ses pouvoirs

Peut-on voir autrement ? La relation entre le regard et le désir est-elle une relation inspiratrice ? A-t-il le personnage des pouvoirs cachés qui le fasse désirable par le spectateur ou le lecteur ? A en lire un ouvrage remarquable de Jean Starobinski les réponses à ces questions marqueraient une ligne affirmative. Il s’agit de L’œil vivant paru chez Seuil en 1999. L’auteur, Jean Starobinski, médecin suisse, est connu comme un réputé critique littéraire qui mise dans ses œuvres sur des détails cachés à une première vue qui tisseraient un autre type de relation entre l’écriture littéraire et la réception.

L’art du langage et l’art visuel construisent dans cette étude et dans d’autres écrites par Starobinski une définition du littéraire qui mise sur tout ce qui est inhérent à l’écriture, à la lecture et à la réception. Les auteurs mis sous la loupe critique par Starobinski font partie d’une panoplie de classiques de la littérature française, car le découvreur incessant que fut le médecin suisse scrute et définit le rapport des œuvres d’un Corneille, un Racine, un Rousseau ou un Stendhal « de la libido sentiendi avec le monde et les autres conscience humaines » (p.11). Une lecture « regardante » refait un parcours liant l’auteur et son œuvre, son psychisme et ses personnages, un monde caché ouvert à la découverte à un chemin du « visionnage » auquel le lecteur est convié. Il est clair que l’action de découverte n’a rien de facile car fouiller au-delà des premières strates de la conscience et de l’écriture la découverte pourrait être parfois plus que surprenante. L’œil vivant de Jean Starobinski, en dix chapitres, même s’il n’oublie pas des théories comme la mimesis d’Aristote, définit une nouvelle structure de l’œuvre et de l’écriture. L’œil littéraire dans chacun des dix chapitre est exploré dans un corpus précis d’œuvres appartenant à une époque précise et faisant état d’une richesse formelle qui étende la recherche, en stratifiant les invariants proposés par Starobinski.

Pierre Corneille, surtout dans ses pièces où le visuel occupe une place importante, est défini par « une présence efficace » (p.32) que Starobinski considère comme thème favori à l’époque, donc un lieu commun. Donc, de ce point de vue, chez Corneille, il n’y a rien d’original car il reprend et remet sur scène les termes de la rhétorique amoureuse du XVIIe siècle.

L’extension de cet effet de présence devient, par contre, un trait de l’originalité cornélienne : de la poésie amoureuse à la poésie religieuse la présence efficace touche non seulement au domaine de l’expérience entre les êtres amoureux mais aussi à celui de la relation avec le divin. Corneille, ancien élève des jésuites, garde la présence comme effet dans sa poésie religieuse : « C’est l’expression archaïque du pouvoir ; la pensée magique ne conçoit pas de maître humain ou divin qui n’ait le don de s’imposer en apparaissant » (p.32). Dans ces relations tissées entre le magique comme extension du regard métaphysique et la représentation « la victoire devancera la présence éblouissante » (p.33), d’où cette importance de l’idée de « premier moteur » (syntagme appartenant à Aristote) qui reste immobile.

Starobinski image

Et le regard ? Le regard construit un autre type de relation entre les êtres humains : les plus importantes étapes de la vie participent au destin se trouvant sous le signe de la fascination amoureuse. Dans Psyché ou La Toison d’or le regard emprisonne l’être humain : « Aimer, mourir, c’est être la partie du regard, et parfois même du même regard. L’être qui subit la fascination amoureuse se sent envahi par un impalpable venin » (p.34).

Médée, personnage mythologique descendant tout droit de l’antiquité grecque, devient chez Pierre Corneille une épreuve vivante du pouvoir du regard. Elle invoque ses monstres qu’elle maîtrise pour vaincre ses ennemis. Starobinski écrit, cette fois-ci, que Médée recourt à une magie instantanée, une magie dont l’émerveillement fait périr : « Les sortilèges mortels de la haine ressemblent étrangement à ceux de la séduction. Médée jalouse persécute ses ennemis par le regard des monstres qu’elle a su invoquer »(p.35). C’est le même regard pétrifiant et immobilisant que le spectateur ou le lecteur retrouve dans Andromède : ce regard frappe (Andromède, v.5).

Starobinski analyse aussi l’ambivalence des personnages cornéliens. Leur rapport à l’éblouissement construit un équilibre fragile entre le désir d’admirer et la défense des conséquences de l’admiration, car « les dehors sont trompeurs » (La Toison d’or, v.2). Cette ambivalence dispose une autre constante du théâtre cornélien : l’interrogation des personnages soutient le paradoxe des « éblouissements discontinus » (p.39). La vérité et l’interrogation cornélienne sur cette stratégie dramaturgique se trouvent dans une relation qui tisse le Texte du grand Corneille : « Toute l’œuvre de Corneille affronte et développe cette interrogation » (p.37).

Toujours chez Corneille, le même Starobinski décèle l’importance du paraître. Il considère ce paraître comme « un comportement humain délibéré » (p.42). La fameuse pièce cornélienne L’Illusion comique mise sur cette relation entre le vrai et le paraître, comme volonté de définir une autre voie de la scène théâtrale, donc de mise en relief de l’humain : « (…) l’illusion n’est pas un mensonge, c’est une vue fidèle, à distance et à travers le temps, imitation et non corruption du vrai » (p.42). La poétique aristotélicienne de l’imitation et du vrai trouve dans le théâtre cornélien, par le biais de ce paraître, du regard éblouissant, une terre fertile construisant le classicisme tel qu’on le connaît dans la dramaturgie française.

Chez Racine les regards s’entrecroisent sans jamais se retrouver : ses héros se perdent de vue par la vue. Rousseau participe à cette esthétique du regard par le caché : il ne se montre pas, il montre « les cachés » de l’existence, car pour lui le regard fait partie du domaine de la faute. Le regard chez Rousseau mène à la faute, donc à la disparition ou à la marginalisation. Stendhal voile par le regard sa propre existence. Les visages de Stendhal, sous le jeu de ses pseudonymes, masquent le personnage que fut le fameux romancier. Sa laideur mène le lecteur sur les voies d’un regard qui fausse le vrai Stendhal.

Livre intelligeant, fondant le regard et ses pouvoirs dans la littérature française, misant sur des œuvres canoniques des auteurs considérés comme infatigables chercheurs de nouvelles formules esthétiques, L’œil vivant de Jean Starobinski invite le lecteur à une coopération continuelle. Celle-ci n’altère les constantes d’une œuvre ou d’un auteur, mais, au contraire, détaille la fascination du regard et la construction du personnage et de l’univers auctorial par le biais de ces invariants venant du domaine visuel. La littérature, par ses regards, vit une autre existence dans le miroir du temps par une nouvelle mise en scène valorisée par le visuel et ses rapports avec l’humain et son histoire.

Jean Starobinski, L’œil vivant. Corneille, Racine, La Bruyère, Rousseau, Stendhal, coll. Tel (n°301), édition augmentée, 1999 (première édition, 1961), Gallimard, 308 pages.

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