Le récit de la chute du Paradis, voire du péché originel, définit, depuis des siècles, l’histoire du questionnement et du doute dans la pensée occidentale. Il s’agit de l’un des thèmes de prédilection des gens de lettres de tous bords, mais à la Renaissance, comme il a été relevé, cette passion à l’égard du péché acquiert une nouvelle dimension. Pourquoi pense-t-on dans des termes d’opposition surtout au récit du péché originel à la Renaissance ? Y-a-t-il une coupure dans la réflexion, par rapport au Moyen Âge, qui apporte sa pierre à la formulation choisie pour définir la Renaissance comme un « seuil de la modernité » ? Lise Wajeman, dans une thèse d’abord, puis dans un livre, propose un regard spécialisé et nuancé sur cette question du péché originel à la Renaissance : La parole d’Adam, le corps d’Eve. Le péché originel au XVIe siècle.
Lise Wajeman construit son hypothèse de travail sur une série antinomique qui définirait, du point de vue littéraire (voire, de la représentation) l’épisode du péché originel que l’on retrouve au troisième chapitre du livre de la Genèse. « Mythiques » et « anatomiques » (p.13) à la fois, comme la chercheuse le précise dès l’Introduction, les figures d’Adam et d’Eve, demande une approche s’affranchissant « des contraintes de l’espace » et « de celle du temps » (p.13) pour une raison plus que simple : « le corps de l’origine offre un modèle des spectateurs » (p.13). Voir le corps, le représenter, c’est poursuivre un chemin de la réflexion sur la fondation de deux thèmes favoris dans l’histoire culturelle l’humanité : l’apparition du code (le langage) et « son bouleversement » (p.16) par le péché originel. Lise Wajeman réunit deux composantes de cette proto-image pour en tirer des conséquences à long terme ayant fondé la pensée et la représentation de cet épisode de l’origine : « Ce que je voudrais voir, en somme, c’est comment la voix d’Adam est troublée par le corps d’Eve. » (p.16). Verbalement ou iconiquement, car l’image « agit » en étant « efficace » dans la démonstration d’un Louis Marin (p.17), le péché originel rencontre, selon les dires de la chercheuse, un vif succès à la fin du XVe siècle et à la Renaissance, sans constituer toutefois un enjeu pour la Réforme car les « artistes protestants se détournent de l’iconographie biblique traditionnelle » (p.16) et la Contre-Réforme ne retrouve pas, au XVIIe siècle une mise à soutenir dans cette image du premier couple. Lise Wajeman retient toutefois que le domaine littéraire n’a pas quitté ce sujet, au contraire, il se l’approprie, l’apprivoise et « lui donne l’un de ses plus beaux fruits, le Paradise lost de Milton (1667) » (p.16). Ce parcours du traitement de la Chute dépend de la situation religieuse à la Renaissance, ou pour mieux dire, « est profondément lié aux débats théologiques » (p.17) d’où le choix de la chercheuse de travailler sur trois pays : l’Italie, l’Allemagne et la France.
Lise Wajeman, malgré une structuration pluraliste littéraire de son discours, s’efforce, à coups d’exemples, de fonder une idée chère aux époques contemporaines, ayant osé à la nuancer : la différenciation. Selon elle, Adam et Eve, du point de vue de leur appropriation par la culture littéraire à la Renaissance, preuve d’audace d’ailleurs car la Réforme, contre toute idée requise définit des formes poussées du puritanisme à l’occidentale, seraient aux fondements de l’acceptation de la différentiation sexuelle. Bien sûr, le pendant serait, sans aucun doute, la contemplation et la scénographie de l’amour, à des niveaux et degrés différents. Le quatrième chapitre de l’ouvrage de Lise Wajeman pourrait être lu sous cette clé de la séduction, dès son titre (« Troubles à venir ») et sous-titres (« Dire la vérité », « Séduire » et « Le poème Adam, l’image Eve »).
Lise Wajeman, dans ce contexte, se propose une question à laquelle elle-même trouve des nuances et des arguments : « Comment séduire sans mettre en péril la lisibilité de l’œuvre ? » (p.238). La réponse se situe au même niveau de l’interprétation antinomique, en définissant les différences et complémentaire, en spécifiant la nécessaire compréhension des deux termes. Si l’image apporte la jouissance, c’est le texte qui poursuit un parcours de mise à distance, dans une formulation qui différencie le rôle du spectateur et celui du lecteur : « le spectateur n’occupe pas la même place que le lecteur » (p.238).
Le péché originel, Adam et Eve comme figures du langage et de l’image et d’autres thématiques que la Renaissance ne se refuse pas dans un geste révolutionnaire mais également continuateur, seraient de mise grâce à cette concurrence, du côté des créateurs de tous bords, entre le texte et l’image. Lise Wajeman accompagne, à juste titre, toute analyse des œuvres, d’un renvoi nécessaire à la représentation qui ferait pendant au texte. Elle motive à plusieurs reprise cette nécessaire complémentarité (et antinomie, également) dans une formulation qui pourrait figurer à tout pas de son ouvrages : « Puisque le texte se déroule dans le temps, il lui est facile d’atténuer le trouble pour mettre en avant le péché. En revanche, dans la mesure où la peinture ne dispose que d’un seul moment pour concentrer tous les enjeux de la représentation, elle doit y inscrire conjointement le désir et la faute. Elle se prête donc plus naturellement à un trouble interprétatif. » (p.241).
Le péché originel au XVIe siècle, reçoit dans un tel ouvrage un traitement méritoire, par une archéologie du passé – celle de la théologie fondatrice de la pensée occidentale – et par une morphologie des genres, toute argumentation disposant d’un nécessaire et bienfaisant rappel d’une relation complémentaire. Il s’agit du texte qui s’associe l’image, selon la première « gravure » que l’on hérite : celle d’un Adam parlant (le texte et le langage) et d’une Eve écoutant (l’image, l’instant et le corps). La suite des auteurs que Lise Wajeman prend pour témoins dans ses argumentations est à remarquer et à valoriser, surtout par un regard vers les profondeurs du texte qui, des fois, emprisonne les ténèbres de la pensée.
Lise Wajeman, La parole d’Adam, le corps d’Eve. Le péché originel au XVIe siècle, Genève, Droz, 2007