Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
12.03.2018

Le Nouveau Monde et les „Essais”

Les Essais de Michel de Montaigne témoignent aussi d’un changement de la perspective sur le monde. L’univers clos du Moyen Âge s’ouvrait : la brèche avait été faite par les Grandes Découvertes. Dans ses Essais, Montaigne participent à plusieurs reprises à ce cheminement de la reconstruction du savoir sur le monde. Quels étaient ses choix dans cet ouvrage du point de vue de la présentation des visions à refaire ? Quels chemins pour les Européens en quête de reconstruction de leur façon d’accepter l’Autre et la nouvelle cohabitation ? Frank Lestringant fait le choix des textes de Montaigne, écrit l’introduction et se charge des notes, concluantes d’ailleurs, dans l’ouvrage intitulé « Le Brésil de Montaigne : le Nouveau Monde des Essais (1580-1592) ».

Le monde du XVIe siècle est, selon Lestringant, en mouvement, et il y a des hommes qui, aux yeux rivés vers le Nouveau Monde ou vers le savoir, sont de vrais « clairvoyants » (p.7). Montaigne en fait partie et dans ses Essais il est « le témoin fasciné d’un monde en travail qui n’en finit pas d’accoucher de lui-même » (p.8). Montaigne est un amoureux de la culture classique, donc son voyage en Amérique ne prend que la forme d’un voyage en Italie, car il est « un promeneur » selon Lestringant, et non un voyageur : « curieux de tout et qui s’écartait volontiers des sentiers battus » (p.11).

Son terrain de voyage est sa bibliothèque, très bien fournie pour l’époque, un vrai refuge où se compose non seulement un Nouveau Monde, mais aussi une vision nouvelle sur l’univers que l’homme est en train de maîtriser, malgré maintes périls : « C’est dans ce refuge qui était en même temps un observatoire, qu’il lut les relations de voyageurs français au Brésil, André Thevet et Jean de Léry, mais aussi les chroniqueurs espagnols, Francisco Lopez de Gomara et Gonzalo Fernandez de Oviedo, et surtout la Très Brève Relation de la Destruction des Indes du dominicain Bartolomé de Las Casas, réquisitoire enflammé contre les crimes de la Conquista et prophétie apocalyptique menaçant l’Espagne de destruction. » (pp.11-12).

Michel de Montaigne était, comme il est connu, un esprit curieux. Son regard sur l’Amérique n’est pas seulement une occasion de connaître, mais aussi une façon de faire savoir ses idées maîtresses : le savoir humain a des limites et les hommes n’ont pas la capacité d’en rendre compte mais seulement une aspiration vers le passager, vers le périssable, vers la vanité dont se faisait déjà écho dans l’Ecclésiaste : « Notre jugement est étroitement borné, ce qui ne nous empêche pas de prétendre à un savoir universel. La découverte de l’Amérique est ici d’une grande utilité, car elle sert à dénoncer la vanité de cette prétention. Loin de prouver le progrès de l’esprit humain et de signifier un accroissement des connaissances, elle témoigne au contraire de notre profonde ignorance. » (p.14). Dans « Des Cannibales » et dans « Des coches » cette idée de la limite du savoir et de notre ignorance trouvera un champ d’essai par des exemples multiples et par une densité de la réflexion.

Changer la vision sur le spectacle du monde, c’est contempler le monde, le voir comme un vrai miracle, sur le chemin de la découverte. Le pas à suivre pour Michel de Montaigne, c’est le constat d’une « bigarrure du réel humain » (p.18), dans des chapitres-essais autour de celui « Des Cannibales » tels que « De la coutume », « De la modération » ou « De l’usage de se vêtir ».

Entre la topographie et la cosmographie, Michel de Montaigne se charge de garder dans son écriture, malgré la convocation des mythes connus (l’Atlantide, l’âge d’or ou le philosophe nu), cette tentation de l’insaisissable, comme pour montrer l’impossibilité de l’esprit humain de tout comprendre ou de tout maîtriser. Ce type de savoir venu des Anciens fonctionne comme une courroie de transmission pour « prouver le caractère irréductible d’une altérité inouïe et pour tout dire insaisissable. Tous comportent une part limité de vérité et une vaste part de mensonge. Tous ont leur utilité pour penser l’impensable. » (p.21). La pédagogie antique, selon Montaigne, c’est ce savoir qui fait comprendre à l’homme que le Nouveau Monde comporte l’idéal de l’humanité, l’homme nu, l’Indien, qui rappelle la pureté du Paradis. De plus, l’Indien est rendu à l’état de son appartenance à un peuple et non comme une figure du protestant ou d’autre persécuté, comme d’autres cosmographes en avaient l’habitude de le présenter au lecteur européen.

L’édition de Frank Lestringant comporte les sept chapitres des Essais où il y a la matière américaine, après celle De Americana de Ruggiero Romano de 1991. L’Annexe de l’ouvrage comporte les sources de ce « Nouveau Monde de Montaigne » sauf les deux grands textes de Léry et de Thevet. Tout lecteur admirera, une fois de plus, la science et la passion du chercheur, Frank Lestringant, l’universitaire qui n’est pas seulement amoureux des Amériques et des découvertes de ces terres, mais aussi le grand esprit qui fit de la matière de la Renaissance une façon de voyager dans le monde des antiques et dans celui du nouvel ordre, celui qui fonda l’anthropologie moderne. Il s’agit de l’homme vu et revu par Montaigne dans ses Essais, l’homme réflexif qu’on n’oublie pas d’admirer, aujourd’hui encore.

Michel de Montaigne, Frank Lestringant, « Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Monde des « Essais » (1582-1592) », choix de textes, introduction et notes de Frank Lestringant, Paris, Chandaigne, 2005.