Milan Kundera n’est pas seulement un écrivain français d’origine tchèque ayant bénéficié de son vivant d’une édition de ses œuvres dans la prestigieuse collection La Pléiade, chez Gallimard. Il est aussi théoricien d’un genre qu’il a illustré brillamment : le roman. Son essai en sept parties, Le rideau, paru chez Gallimard en 2005, est une manière de visiter le monde du roman à la manière de Kundera. Ses arguments, fondés sur des exemples détaillés des romans, sur des nuances inattendues et sur des approches personnelles, semblent être les conclusions d’un long périple dans le monde du roman. Don Quichotte en est le maître de cérémonies, car pour Kundera une chose est sûre : le roman moderne commence dès le moment où Cervantès a eu la géniale idée de raconter les extravagantes aventures du chevalier errant. Dans son essai, ce roman fondateur accompagnera fidèlement Milan Kundera.
Quel est ce rideau de Kundera ? Entre la réalité et la fiction Kundera imagine un rideau. La capacité d’un grand romancier réside dans la manière dont il réussit à lever le rideau pour dévoiler son monde qui s’apparente, mais sous une autre lumière, à celui de la réalité. Le romancier se confronte à une situation inattendue : notre monde, à notre naissance, est déjà réinterprété. Comment le présenter de nouveau sous une lumière qui mette en évidence ces nuances ? Milan Kundera définit le roman en offrant aussi une piste vers l’identité de celui-ci : « Car c’est en déchirant le rideau de la préinterprétation que Cervantès a mis en route cet art nouveau ; son geste destructeur se reflète et se prolonge dans chaque roman digne de ce nom ; c’est le signe d’identité de l’art du roman. » (p.110).
Quelle est la relation entre l’histoire et la valeur ? Le verdict de Kundera, qui s’appuie sur plusieurs exemples (dont Beethoven) est clair et imparable : « Notre conscience de la continuité est si forte qu’elle intervient dans la perception de chaque œuvre d’art » (p.17).
Les romanciers ont-ils eu la conscience que leur travail, leur fiction et leur monde pourraient appartenir à ce qu’on appelle de nos jours « roman » ? Non. Ni Rabelais, ni Cervantès n’écrivaient pour être considérés comme des romanciers, mais a posteriori on leur a attribué le statut de grands romanciers pour plusieurs raisons. En premier, leurs œuvres, celles de Rabelais, de Cervantès, de Quevedo, de Defoe ou de Swift incarnaient « la raison d’être de ce nouvel art épique » (p.18). Ensuite, les successeurs y ont relevé de « grandes valeurs romanesques ».
Lorsqu’il écrit son roman en 1749, Fielding se donne pour but de tracer une poétique du roman. Donc, les dix-huit parties de son Tom Jones comporte un chapitre théorique à sa manière, « en fuyant comme la peste le jargon des érudits. » (p.19). Kundera définit les nuances de Fielding dans cette démarche de théoriser le roman, « la nouvelle province » de la littérature. En premier, chaque romancier puise ses sujets dans « la nature humaine ». Cette vision remet l’homme au centre des préoccupations de l’art : « personne n’aurait élevé le roman au rang d’une réflexion sur l’homme en tant que tel » (p.20). Puis, c’est l’invention qui a son rôle à jouer dans la création : « l’acte d’une connaissance spécifique où l’intuition joue un rôle fondamental. » (p.20). En troisième, selon Fielding, l’auteur est roi au regard de la forme de son création. Sa définition du roman mérite d’être prise en considération, car c’est une création qui se soutient par sa raison d’être, qui propose la découverte d’une réalité et dont « la forme relève d’une liberté que personne ne peut limiter et dont l’évolution est une surprise perpétuelle. » (p.21).
Prosaïque, la prose ! Alonso Quijada devient le personnage fameux sous la plume de Cervantès : « Cervantès a réussi juste l’inverse : il a envoyé un personnage légendaire en bas : dans le monde de la prose » (p.21). Les soucis des compagnons, dans le contexte de la prose, devient banal : leurs dents. Puis, comme le souligne Kundera, les sentiments modestes ont cette beauté que la prose a réussi à considérer. L’amitié reste la meilleure des choses qui puissent arriver à ce couple incongru : Sancho ne quitte don Quichotte malgré les extravagances de ce chevalier errant. Même la mort a quelque chose de normal : le chevalier prépare son grand départ sans aucun pathos. Deux autres coordonnées de ce roman : le protagoniste n’est pas l’exemple à suivre et il n’est pas non plus à admirer. La grandeur n’est plus de mise. C’est tout le contraire des vertueux d’auparavant ou de ceux des romans contemporains à Cervantès. Kundera écrit en participant à la grande aventure du roman, c’est pourquoi son empathie est évidente : « la seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. » (p.23).

Milan Kundera lit le roman dans sa diachronie. Donc, l’histoire du roman est un réseau de grands romanciers qui, dans les siècles, siècle après siècle, ont reflété le monde d’un antécesseur. Ou la folie d’un grand roman. Les exemples proposés concernent le panorama de la littérature mondiale. Les romans mineurs ou les littératures moins connues ne sont pas laissés de côté. Il s’agit, à maintes reprises, d’exemples tirés de la littérature tchèque. Rabelais avait été certainement un grand romancier, mais son succès n’aurait pas été le même sans ceux qui ont eu l’intuition de la paradigmatique vision rabelaisienne : Stern, Diderot, Vancura, Gombrowicz, Grass, Fuentes, Kis, Goytisolo, Gadda ou Rushdie « ont fait résonner l’écho de ses folies dans leurs romans » (p.195).
Et le contexte ? Milan Kundera insiste sur l’importance du contexte dans l’aventure du roman. « Le mystère du moment présent », voici ce qui fait d’Ulysse un grand roman. Mais ce mystère n’est révélateur que pour celui qui connaît pleinement tous les coins et les recoins de l’histoire de l’art du roman. Sans ces significations, Ulysse reste un voyage trop ennuyant ; ce n’est plus un grand roman sur l’insignifiance, mais un long séjour dans un monde de la monotonie. Laissons parler Milan Kundera : « Placé hors du contexte de l’histoire du roman, Ulysse ne serait qu’un caprice, l’incompréhensible extravagance d’un fou. Arrachés à l’histoire de leurs arts, il ne reste pas grand-chose des œuvres d’art. » (p.196).
La métamorphose du roman, sa capacité à dévoiler des mondes, c’est la métamorphose même d’un monde. Kundera trouve le miracle européen et, par extension, celui de tous les autres arts, dans cette capacité de changement : « Ce fut cela, ce grand miracle de l’Europe : non pas son art, mais son art changé en histoire » (p.196). L’approche de Kundera trouve sa consistance dans cette figure tutélaire, le roman de Cervantès, qui trône non seulement sur la vie d’une aventure théorique, mais aussi sur celle d’un grand romancier, Milan Kundera. Son rideau n’est qu’un prétexte pour nous présenter un véritable cours de littérature comparée en sept parties. Les lettrés, à vos marques ! Les lecteurs, à vos livres !
Milan Kundera, Le rideau, Essai en sept parties, NRF, Gallimard, 2005, 197 pages.