La relation entre le corps et la violence semble préoccuper les spécialistes de plusieurs points de vue. Les fondements de ces études sont les représentations des corps soumis à la violence durant deux siècles (le XVIe et le XVIIe siècles) en littérature et dans les arts. Les points de vue s’articule autour d’une idée fondatrice : le corps prend le vêtement du symbolique puisque la politique et la religion se disputent deux manières, au moins, de figurer la corporalité.
Les études réunis dans ce volume témoignent de l’intérêt grandissant de ce sujet et des questions posées autour du corps car la violence que les guerres ont engendrée, comme au temps de la Réforme, a eu une certaine fascination sur la représentation des sévices. « Corps sanglants, souffrants et macabres: XVIe-XVIIe siècle » s’intitule le volume qui réunit les contributions sur la violence et le corps, les domaines des analyses étant variés : littérature, arts visuels, théologie, droit, médecine. Les contributions sont le résultat du colloque tenu à Oslo sur la thématique du corps ensanglanté et souffrant entre el 12 et le 14 juin 2008.
Le corps martyrisé et l’exposition de celui-ci dans un spectacle sanglant interrogent les limites. De même, le corps dans cette figuration de la souffrance dispose les interrogations sur l’humanité. Pourquoi, dans des moments de carrefour, le semblable exerce une telle violence sur le corps du prochain ? L’humain se pose moins de réponses car les situations de la violence faite au corps sont un fait avéré. Les guerres des religions ont fait ressortir, des tréfonds de l’humain, des noires volontés ayant effacé la moindre trace d’humanité. La littérature et les arts, en premier, témoignent de cet affranchissement de la limite : l’homme oublie ou fait semblant d’oublier que la violente faite au corps s’exerce sur un semblable. Et Dieu dans tout cela ? Des fois, si au nom de la religion le corps est meurtri, le sens du discours divin semble détourné. Et si la politique s’en mêle, les conséquences sont innombrables et innommables.

Il reste à souligner un autre aspect. L’œil du contemporain perçoit autrement les supplices affligés au corps que les Européens du XVIe siècle. Ces propos de l’Introduction décrivent parfaitement cette situation : « L’obsession du détail et la jubilation qui entourent souvent l’exhibition du corps sanglant, sans souci de la souffrance ressentie, peuvent soulever le cœur du lecteur contemporain. Cette apparente mobilité du « seuil de tolérance » met en avant la limite de notre compréhension du phénomène et de la période : le scandale du corps souffrant n’est pas, pour tous et de la même manière, un scandale. » (p.11).
Paola Pacifici s’interroge sur la figuration des martyrs au XVIe siècle et sur la relation entre les connaissances anatomiques et celle de la théologie. Lise Leibacher prend pour exemple une œuvre de Riolan pour interroger le théâtre de la cruauté et l’anatomie. Trois autres études réalisent un tableau d’ensemble de cette première partie voulant définir « la beauté de l’horrible ». Cinq autres études constituent une partie dédiée à la relation entre la souffrance corporelle et la souffrance spirituelle. Antoinette Gimaret s’interroge, par exemple, sur les images du corps souffrant dans les recueils des Muses dévotes durant la première partie du XVIIe siècle.
Une troisième partie, plus étendue, comprend des contributions sur la mise en scène de la souffrance. Nicolas Crémona s’intéressent aux histoires tragiques de la première partie du XVIIe siècle, un genre très prisé par les lecteurs. Christian Biet, un réputé universitaire de Paris X, spécialiste reconnu du XVIIe siècle, rédige un tableau du martyr, du point de vue de la souffrance, sur la scène au début de l’époque classique.
Ces études, même limitées à deux siècles, refont l’archéologie de la souffrance du point de vue littéraire et artistique. La transversalité est le premier trait des contributions. Puis, la façon de définir la violence faite au corps est comme un arbre à moult branches : la souffrance christique, par exemple, pourrait constituer un exemple à suivre pour des martyrs. Mais la façon dont les gens de ces époques-là faisait figurer cette souffrance nuance les propos des spécialistes et invitent aux interrogations sur l’histoire de la violence faite à l’homme par son semblable.
Charlotte Bouteille-Meister, Kjerstin Aukrust (eds), Corps sanglants, souffrants et macabres: XVIe-XVIIe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010
(sursa foto: photo-societe.com)