Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
28.10.2019

La synthèse franciscaine, entre le petit monde et culture du monde

« Certes, la vraie joie consiste, avant tout, à vivre l’usage simple de la lumière, des étoiles et des éléments reçus, comme les pauvres à ciel ouvert, sur la terre nue » (p. 228). Bernard Forthomme rend justice à une théologie et à une culture qui sont moins connues par ceux qui ne sont ni spécialistes, ni passionnées : celles des franciscains. L’ordre n’est pas seulement un apanage spirituel ou religieux d’un François d’Assise. Il n’est pas non plus seulement une structure qui œuvre, depuis des siècles, à la conservation et à la défense des Lieux saints, dans un contexte qui n’a rien d’accueillant, étant donné ces changements au Proche-Orient. Cet ordre est le créateur d’une théologie et d’une culture qui, sans être l’apanage exclusif de grands noms franciscains (un Duns Scot, par exemple), brossent le portrait d’un mouvement qui participe à la vie de la cité chrétienne et à la celle du monde. La missiologie, et cet aspect y est mentionné, n’est autre chose qu’une invention franciscaine. Le livre de Bernard Forthomme, « Histoire de la théologie franciscaine », paru en 2014, est une synthèse originale d’un monde connu qui propose une vue d’ensemble et aussi un regard détaillé sur neuf siècles de culture et de théologie franciscaine. Le XIIe siècle, Paris, le monde et cette mystique qui se penche sur la simplicité et l’aide apportée au pauvre et au délaissé, voici quelques repères, des milliers assurément, d’un univers franciscain qui n’oublie pas l’homme sur ce chemin et d’adoration de Dieu.

Le tome d’un peu plus de 900 pages a deux parties distinctes. La première développe le panorama de ce que la postérité connaît sous le syntagme de « théologie franciscaine ». La seconde regroupe les portraits de six personnalités franciscaines, théologiens vus par la recherche américaine. Il y a un plus : le livre paraît définir la personnalité de son auteur, car, à la fin, il y a une présentation de la théologie de la libération, celle qui a traversé le monde romain et qui a remodelé l’univers de la pensée et de l’activisme ecclésial. On pourrait apprécier, de ce point de vue, un positionnement intellectuel qui rend justice à un courant de pensée qui a remis l’institution de l’Eglise sur le chemin des questions modernes de l’homme. Il s’agit, à ce sujet, d’un acte de réparation : l’Amérique latine, dès les années 60, est devenue le terreau du renouveau évangélique qui mettait en péril la domination catholique, en tirant le signal d’alarme sur une situation qui aurait pu mener à un changement des forces, du point de vue religieux, dans l’espace sud-américain.

La théologie et la culture franciscaine, dans leur manière de présentation, occupent une place centrale du livre. De plus, chaque courant est soutenu par la personnalité qui le porte, par ceux qui continuent la pensée et par la façon dont celui-ci a irisé la société, la vie ecclésiale et le tableau général du questionnement sur la relation entre l’homme et Dieu.

Le fil rouge qui traverse le livre et l’originalité de l’auteur qui dépasse la simple présentation des siècles, des grands noms franciscains et de leur théologie. Le franciscain est l’adepte, bien sûr sur un mode du raisonnement intellectuel de haut niveau, ce qui rend le livre difficile pour un lecteur n’ayant pas suffisamment d’informations sur le sujet, de l’analyse tant des points principaux que des détails qui font, d’un théologien ou d’un autre, une pierre angulaire d’un siècle ou d’un mouvement continuateur.

Bernard Forthommme n’oublie pas d’ancrer son étude dans une réalité qui est soulignée à maintes reprises : François d’Assise et Claire d’Assise sont « à l’origine de la théologie franciscaine » (p. 407). Le fondateur de l’ordre traverse, par sa personnalité et sa vision théologique, le livre car Saint François ne quittait jamais cette idée de la célébration du Christ et de son adoration au moment de la messe, d’où la certitude que « la théologie des théologiens pourrait donc trouver une justification franciscaine profonde » (p. 227). Une autre définition de la théologie, d’inspiration franciscaine, fait la relation entre le monde et la manifestation du regard divin sur sa création, d’où le travail du théologien qui est un hymne à cette relation proche entre l’effusion de la divinité dans les plus petits détails de la vie humaine : « La pratique de la théologie, comme tout travail, doit donc non seulement s’écarter de l’oisiveté mais de l’acédie qui l’accompagne, préserver à la fois de la tristesse et de la paralysie ou du ralentissement de l’action, ce qui entrave l’esprit de joie et diminue la vie » (p.228).

L’ancrage dans le temps de la théologie franciscaine tient à l’évidence. Un seul exemple qui est illustratif. Durant la première moitié du XVIe siècle l’enseignement de la philosophie et de la théologie est « encore dominé par les franciscains » (p.260).

La théologie, la littérature et l’enseignement, la culture en général, tout ce tableau du monde, au-delà d’une manifestation à toute ligne de l’attachement aux valeurs fondamentales du franciscanisme, voici quelques repères, dans la simplicité de la lecture, que Bernard Forthomme propose dans cette synthèse. Un certain temps s’écoulera encore jusqu’au moment où un autre livre dépassera cette recherche de haut niveau. L’œuvre de Forthomme fait partie de ces travaux qui traversent les siècles.

Bernard Forthomme, Histoire de la théologie franciscaine. De Saint François d’Assise à nos jours, Paris, Editions franciscaines, 2014.

(sursa foto: pezany.zenosales.ru.net)