Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
27.01.2020

La Renaissance, une perspective du XIXe siècle

La Renaissance a eu, par ses choix culturels, des échos qui ne se sont pas perdus par l’incorporation des acquis du XVIe siècle dans la forme classique. La Reforme, même si elle a été étouffée en France par l’institution royale, a imprimé un certain rythme à la société. Mettre l’homme au centre des préoccupations, un principe humaniste, a eu pour équivalent une laïcisation progressive des institutions. L’étude des programmes éducatifs, selon le modèle de la Renaissance, a laissé l’Eglise catholique dans une sorte de trésor caché à contempler mais à ne pas visiter. Une telle perspective, au XIXe siècle, est remise en cause par Jean Gaume, un érudit catholique, qui rend les grandes lignes de cette mésentente dans « La Révolution. La Renaissance ». En fait, il s’agit d’une mise en perspective de la Révolution par la création des conditions du changement depuis la Renaissance par le changement du paradigme : éducation, religion, politique, société. La polémique est le mot d’ordre de l’érudit : Gaume reste un apologète de l’Eglise, vue comme réceptacle de la culture antique et formatrice de l’âme.

Jean Gaume part de la situation réelle des études en France : l’exclusion des auteurs chrétiens de langue latine réjouit les tenants d’une idée hautement laïque. L’antinomie, développée depuis la Renaissance, mais mal comprise et mal appliquée entre « le paganisme » et le « christianisme » a institué des champs d’études différents dans l’éducation. La mise en question de tout ce qui avait trait à la religion – dans ce cas le catholicisme – a appauvri l’éducation des jeunes et les a radicalisés. Entre le beau et le vrai, dès sa Préface, Jean Gaume choisit le vrai de l’Evangile sans pour autant réfuter le beau de l’éducation classique. Par contre, il soumet l’étude du beau à l’impératif du vrai, en déployant des argumentaires qui rappellent les grands polémistes de la fin du XVIe siècle comme un Bellarmin.

Lisons Jean Gaume qui se révolte contre les « zélateurs du beau » qui depuis trois ans avait totalement exclu tout ce qui avait trait à la religion, sans aucune distinction : « Leur fièvre est un peu moins chaude. Nul aujourd’hui n’oserait soutenir que la Somme de Saint Thomas, la Sainte-Chapelle de Paris, l’ancienne constitution de la monarchie française, sont des œuvres barbares. Encore un peu et il en sera de même de la langue et de la littérature chrétienne » (pp. 40-41).

Toutefois, cette relation entre le christianisme et le paganisme reste sélective : le christianisme, selon l’auteur n’a repris que tout ce qui était de beau du paganisme, sans rien détruire et l’ennoblissant. Sur cette échelle de l’appropriation, la grandeur du paganisme a été telle que le mérite du christianisme dépasse toute faculté humaine de pouvoir juger cette activité d’appropriation et d’élévation du paganisme par le christianisme. Un exercice de rhétorique rappelant les grands de l’antiquité gréco-latine et ceux des savants ecclésiastiques s’enchaîne ainsi :

« Parce que l’horizon s’est agrandi, parce que l’humanité s’est élevée, le beau est devenu plus beau, le vrai plus vrai, le bon meilleur » (p. 42).

Entre la convention de la beauté et la vérité de celle-ci, c’est le christianisme qui s’est éloigné de la première pour façonner la seconde. Jean Gaume écrit en fidèle du dogme, sans pour autant vouloir chasser l’antiquité profane du temple de la connaissance. Au contraire, son cheminement argumentatif fait appel à une structure éducative qui permette aux jeunes de savoir lire, traduire et interpréter un saint Jean Chrisostome et un Démosthène, un Tertullien et un Tacite, un Cicéron et un saint Augustin, un saint Jérôme et un Salluste. L’ironie n’est pas la pièce manquante de l’érudit « Mais accordons pour un moment qu’avec les auteurs chrétiens on apprendra moins vite et moins bien le latin exigé pour le baccalauréat » (p. 45).

Toujours dans un système antagonique est développé le principe de l’enseignement sur le mode du bien et du mal. Le choix de l’auteur est clair sans pour autant passer sous silence les bienfaits de l’importance de l’enseignement et de la culture classique : « Or, l’enseignement c’est l’empire. De là, ce que le monde a toujours vu, ce qu’il verra toujours, la lutte incessante de l’enseignement du bien et de l’enseignement du mal, c’est-à-dire les réclamations perpétuelles de l’un contre l’autre » (pp. 22-24, Chapitre Premier).

La thèse qui soutient que la Bible est la source de toutes les connaissances y apparaît dans la défense du rôle fondateur du christianisme en tant que réceptacle de la culture antique à la lumière évangélique : « Vous faut-il de la philosophie ou de la poésie ? vous en trouverez dans les Prophètes, dans Job, dans les Proverbes, et avec plus d’abondance et de perfection que dans aucun autre ouvrage des sophistes et des poètes païens : car la parole de Dieu est seule la source de la sagesse » (p. 26).

Forger une nouvelle culture, en langue latine par exemple, pour n’en apporter qu’un seule témoignage de l’œuvre chrétienne de reprise du savoir antique, cela a été une charge que l’institution ecclésiale a mené à bon terme. Jean Gaume reprend les dires de l’abbé de Salinis de 1835 qui, à force d’avoir la science de la comparaison et une élégance de la rhétorique, en tire de telles conclusions : « Le latin de l’Imitation n’est pas, il est vrai, le latin du siècle d’Auguste ; mais c’est une langue à part, formée par le Christianisme, et qui peut servir à mesurer la hauteur à laquelle cette religion éleva l’esprit humain… » (p.251).

Le polémiste suit l’érudit. L’apologète précède le maître. Voici quelques perspectives d’un savant ecclésiastique sur les changements connus par le monde, vécus par l’Eglise et essayés par les âmes. C’est à la Renaissance que la perspective change, c’est le paradigme renaissance qui est à l’origine des antagonismes trouvés par Jean Gaume dans la société du XIXe siècle. La querelles des Antiques et des Modernes, pour ainsi dire, continua afin d’imposer la prééminence de la culture ecclésiastique ou de celle purement gréco-latine. Il est vrai, Jean Gaume s’essaie maintes fois dans l’art de la conciliation : la culture antique trouve son épanouissement au sein et dans l’histoire salvatrice de l’Eglise.

Jean Gaume, La Révolution : la Renaissance, Paris, Gaumes frères et Duprey Editeurs, 1859.

(sursa foto: webmuseo.com)