Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
12.02.2018

La Renaissance dans ses réécritures modernes

Comment peut-on réécrire la Renaissance au XXe siècle ? Quels sont les chemins pris par les écrivains pour redorer le blason d’une époque coincée entre un très long Moyen Âge et un classicisme écrasant par la valeur de ses grands noms ? C’est Paul J. Smith qui s’essaie à rendre de la valeur à la Renaissance dans une suite d’études dans son ouvrage intitulé de manière suggestive « Réécrire la Renaissance. De Marcel Proust à Michel Tournier. Exercices de lecture rapprochée ».

Il s’agit de neuf études qui tentent de voir la manière dont de grands écrivains du XXe siècle ont trouvé un chemin propre pour s’approprier des coordonnées nécessaires de la Renaissance. L’Introduction de l’auteur a le mérite de clarifier quelques aspects, dont en voici quelques-uns. En premier, il s’agit d’une difficulté réelle, car la Renaissance est connue surtout grâce à deux grands noms qui font figure de frontière : Rabelais, le défricheur, et Montaigne, le corollaire d’une culture et l’ouvreur d’une époque qui fondera la modernité à laquelle se réfèrent non seulement le parcours scolaire, mais aussi bon nombre d’écrivains désirant être pris en compte par leurs semblables. Mais, dans ce contexte, par exemple, ce sont les Oulipiens qui « se réclament des Grands Rhétoriqueurs » ou Yourcenar, admiratrice de la langue d’Agrippa d’Aubigné. Puis, Paul J.Smith, après avoir souligné que les auteurs renaissants étrangers ont trouvé plus de chance auprès des auteurs français (Pétrarque, Erasme, Shakespeare ou Cervantès), s’attelle à ‘élargir la perspective « en étudiant également la réécriture au XXe siècle de quelques thèmes renaissants, dont l’origine remonte plus loin, il est vrai, et dont la diffusion a été internationale, mais qui ont trouvé un écho particulier à la Renaissance française. » (p.8).

Sur la même ligne des choix faits par le chercheur, on y retrouvera des thèmes renaissants comme le Philosophe ambulant chez Yourcenar ou le Juif Errant chez Albert Cohen. Le maniérisme trouvera un champ de gloire chez Ponge et la figure de Jeanne d’Arc, figure de la nation dès le XVIe siècle, chez Michel Tournier. Il est à remarquer que Paul J. Smith fait des précisions terminologiques dans le miroir de la Renaissance, mais toujours à l’appui des auteurs étudiés, au sens où ceux-ci conservent leur originalité seulement si le choix est fait du côté du terme « réécriture ». Ainsi, ni le mot « imitation », ni le mot « intertextualité » (avec sa cohorte proposée par Gérard Genette) ne conviennent à des textes modernes qui, grâce à l’influence et à la source, restent des réécritures. Le chercheur réussit dans ses neufs essais à tenir sa promesse : chaque écrivain du XXe siècle réécrit à sa manière un thème ou une figure de la Renaissance sans se laisser convaincre ni par l’imitation, ni par l’intertextualité. Il s’agit, certainement, dans cette perspective, d’une définition de l’originalité d’une œuvre : réécrire sans « intertextualiser » ou imiter des semblables glorieux dans le domaine des Lettres. Par exemple, l’angoisse chez Proust, la recherche et le questionnement trouvent un terrain d’entente avec les mêmes concepts d’un grand antécesseur, Michel de Montaigne.

De ce point de vue, le petit corpus d’auteurs étudiés n’empêche pas une conclusion générale, car, selon les dires d Paul J. Smith, « Cette extrapolation se veut métonymique : elle dit le tout à travers la ou les partie (s). » (p. 10).

Définir la Renaissance grâce aux Modernes, cela a été un pari risqué. Mais un exemple comme celui de François Bon ayant réécrit Rabelais ou celui de Montaigne qui marque l’écriture d Proust, pour ne pas entrer dans la détail de la relation étroite entre Perec, dans « La Vie mode l’emploi », et Rabelais, ce sont des cas de figures soutenant la proposition herméneutique de Paul J. Smith. Dans l’œuvre des Modernes comme Perec, Proust, Solal, Cohen, René Char, Céline, Ponge, Tournier et François Bon se mirent Montaigne, Rabelais ou les grands thèmes renaissants comme celui du Juif Errant.

L’épilogue retrace le parcours de la comparaison dans la réécriture. On retrouve, ici encore, des détails comparatifs, acérés, des fois, mais aussi des changements de vision de la critique qui trouve de sens nouveaux dans les œuvres. Il s’agit, s’il ne faut prendre qu’un seul exemple, de Wayne Booth qui dans un article refait le chemin de l’antiféminisme chez Rabelais, sans pour autant être un vrai féministe, mais au contraire : « Ainsi, pour Carla Freccero, Booth est aussi antiféministe que Panurge (…) » (p.197).

La Renaissance et les auteurs modernes comme Proust, Char ou Perec, voici un lien qui rend, des siècles après, l’originalité d’un Montaigne ou d’un Rabelais pour asseoir celle de ces cas de figure de la littérature française du XXe siècle. Lecture enrichissante comme un voyage dans un temps où l’homme voulait se retrouver seul et fort au centre du monde : l’univers de la Renaissance.

Paul J. Smith, Réécrire la Renaissance. De Marcel Proust à Michel Tournier. Exercices de lecture rapprochée, New York, Editions Rodopi, 2009.