L’humanisme se définit par une volonté de refaire le monde, en recentrant l’homme, grâce aux savoirs venus de l’Antiquité, à une nouvelle forme d’éducation, aux langues et au progrès « imposé » par la Réforme. C’est aussi la naissance des conceptions philosophiques sur l’homme et son vrai statut dans une société fondée sur le partage du savoir, et sur ses rapports avec Dieu. Mais esquisser le mouvement d’idées du XVIe siècle n’est pas tâche facile. Daniel Ménager, professeur émérite d’université, passionné de littérature de la Renaissance et auteur d’une Introduction à la vie littérarire du XVIe siècle, livre paru chez Nathan en 2001, fait un aveu à ce sujet, en prenant pour exemple, le choix de traiter ou pas des thèmes du XVIe siècle (il s’agit des Grands Rhétoriqueurs) ou en suivant les intuitions qui l’ont amené à considérer sagement : « Nos contemporains, une fois passée la vague structuraliste, sont de nouveau avides de sens. La philosophie humaniste, représenté par des esprits aussi différents que Pic de la Mirandole, Ficin, Dolet, Erasme, Rabelais et beaucoup d’autres, est un pari sur l’intelligence et sur la dignité de l’homme » (p.199).
Le grand mérite de Daniel Ménager dans cette Introduction est la présentation claire, didactique et empathique des plus grands changements et des continuations, en littérature et dans le domaine de la pensée, présents au XVIe siècle. Il préfère une présentation thématique et chaque thème a une bibliographie fondamentale qui apparaît aussi à la fin du livre. Les idées de force de son exposé, utile à tout amoureux de littérature, sont : la pensée à la Renaissance situe l’homme au centre de la société en changeant la perspective par rapport au Moyen Âge et en préparant le progrès des Lumières, la conciliation joue un rôle important et les humanistes se font leurs les connaissances antiques pour se créer des nouveaux chemins, avec un effort de pensée à prendre en considération.
Dans la première partie, L’écrivain et son milieu, l’auteur présente les conditions ayant facilité la vie intellectuelle : les collèges, la Cour, les Académies, le livre et la condition littéraire. La deuxième partie concerne l’humanisme et les grands courants de pensée : les humanistes, la relation entre l’humanisme et la Renaissance, le sens de l’histoire, le combat, le loisir et le rêve, le programme des humanistes et leur philosophie, la relation entre la linguistique et la rhétorique et celle très complexe entre le christianisme, l’Antiquité et la mythologie. La troisième partie traites des plus grands thèmes humanistes, de la gloire et la nature à la vertu et l’amour, avec des exemples précis et variés. La quatrième partie concerne l’attitude religieuse des humanistes car la Renaissance connaît la Reforme et la Contre-Réforme, dès l’évangélisme et la figure tutélaire d’un Erasme à l’histoire de la Réforme, avec un volet spécial consacré aux courants libertins et les relations entre la raison et la foi. On ne pourrait pas passer sous silence les Grandes Découvertes avec un changement d’optique sur l’autre, mais aussi l’importance de la science dans la vie de l’homme et la nouvelle perspective de celui-ci au sein de la cité. La dernière partie est consacrée aux formes de l’art et de la pensée, grâce aux proverbes et au paradoxe, au jeu et à la mélancolie, mais aussi à la relation entre le réalisme et l’irréalisme (la fête). Une période avec ses changements ne pourrait pas y manquer et Daniel Ménager préfère parler du baroque au sein de la vie de la Renaissance.
Daniel Ménager n’occulte pas, dans cette mosaïque de thèmes traités, les grandes problématiques du XVIe siècle. Le livre et l’imprimerie occupe un place très importante dans la création et la diffusion de celle-ci et aussi dans l’éducation. La lecture prend une tournure nouvelle même si le public du XVIe siècle reste attaché à la tradition « sans tenir compte des découvertes contemporaines » (p.19). Dans ce contexte, l’auteur trouve le grand gagnant dans l’essor de l’imprimerie : la piété chrétienne, car les lectures se font nombreuses grâce aux impressions d’un grand nombre de livres de piété.

La figure occupe une place de choix et le grand Homère « est canonisé » (p.29), il devient « le maître de toutes les sciences » (p.29) et la culture antique prise en compte est représentée par Platon, Lucrèce et Horace. Partout, « l’empreinte de Dieu » est ressentie et l’idée de la succession dans l’histoire et donc de la cyclicité des empires est dominante. L’homme de la Renaissance cherche, est parti en quête, et le voyage est une de ces formes de recherche, à côté de la vérité, comme un Rabelais ou comme un Erasme. Daniel Ménager fait une très claire précision entre ces types de voyage, étudiant cette forme de quête : « Ce voyage est bien la quête du nouveau, mais d’un nouveau chargé d’ancien » (p.51). Pantagruel est lui-même un type du voyageur, à côté de celui plus classique d’Ulysse : ce qui compte, selon Ménager, ce n’est pas seulement le départ, mais aussi le retour car celui-ci correspond à l’expérience enrichie du voyageur.
L’éloge de la connaissance traverse le siècle. Pour Daniel Ménager, les grandes figures de Baïf, Du Bartas, ou Ronsard gardent leur sens du christianisme, donnant « à la poésie scientifique une tâche apologétique : prouver Dieu par l’ordre et les merveilles du monde » (p.62). La passion de la connaissance se lit aussi dans les Grandes Découvertes : l’espace et l’homme acquièrent une nouvelle dimension et l’altérité voit le jour. Les humanistes, dans cette quête de connaissance, sont à la recherche des langues, en premier de celles qui ont une importance dans l’histoire chrétienne comme l’hébreu ou le grec. Le savoir invite à la conciliation et c’est Erasme qui ouvre la porte de cette idée optimiste de la conciliation dans les religions, en premier, par son ouvrage Convivium religiosum.
Le voyage – entre découverte de nouveaux peuples ou des pèlerinages, en premier à Jérusalem – a des bienfaits, selon le modèle de l’Antiquité où Ulysse ou Apollonios de Tyane incarnent cette recherche de la sagesse. Pantagruel, comme le souligne à plusieurs reprises, devient la figure de « cette sage conception du voyage » (p.136). Les récits de voyage, ayant déjà une tradition du Moyen Âge, invite à la découverte et l’émerveillement du lecteur par les « singularités » (p.139) que les auteurs ont souvent la prétention d’y présenter.
Le livre de Daniel Ménager a le mérite de présenter, de manière claire, précise et essentielle, le grand panorama de la Renaissance du point de vue de la vie littéraire, sans occulter les questions de société, de religion, les bouleversements, les découvertes et cette grande idée de la soif de connaissance et de sagesse. Une pédagogie de l’homme et par l’homme se met en place pour maîtriser le savoir et le partager dans le seul but de la situation de l’homme au centre de l’univers connu. Daniel Ménager a écrit un livre indispensable pour la connaissance de la Renaissance.
Daniel Ménager, Introduction à la vie littéraire du XVIe siècle, Paris, Nathan, 3e édition revue et augmentée, 2001
(sursa foto: britannica.com)