L’actualité qui dépasse des fois par ses atrocités notre compréhension devient aussi une source d’inspiration pour les écrivains. Maylis de Kérangal fait partie de ces auteurs sensibles aux drames environnants. Il reste à préciser que ce petit bijou littéraire, à ce stade de la nuit, paru pour la première fois en 2014 chez Guérin, dans la collection «Paysages écrits», reste une commande. Ecrire sur un paysage, connu ou inconnu, visité ou imaginé, c’était la consigne donnée à une poignée d’auteurs. A l’occasion des 14es rencontres littéraires en Pays de Savoie qui se sont tenues le 7 juin 2014 à Chamonix c’est Maylis de Kerangal qui écrit. Ce petit livre de 74 pages au début a été édité une première fois à tirage limité en mai 2014 à l’initiative de la Fondation Facim.
Le roman s’inspire d’un fait divers qui aurait pu passer inaperçu, tant les drames sont nombreux. Mais Maylis de Kerangal fait le choix de s’accrocher à ce toponyme, Lampedusa, et au navire échoué sur l’île le 3 octobre 2013 pour œuvrer sur le flot de ses souvenirs et de ses engagements. Plus de 300 morts, voici le bilan du navire transportant des migrants venus de Libye et s’échouant sur les côtes de Lampedusa. L’escapade autobiographique commence dès que la narratrice entend à la radio, dans la solitude de sa cuisine, cette nouvelle accablante : Lampedusa devient le leitmotiv d’une errance personnelle dans les films, les personnages, les auteurs, la beauté de la nature et, en fin de compte, la nature de l’homme.
Deux mondes s’y superposent. Celui de l’aristocratie italienne, déchue, et celui de notre monde sous le signe de la débâcle. Que faire et comment voir ces mondes à Lampedusa, «occasion» littéraire d’interroger les changements du monde, de notre monde qui s’entête dans un passé tiède et mortifère ? Le roman devient un cri d’alarme pour les drames passés inaperçus, pour l’inactivité des hommes, pour déstabiliser le confort d’une société européenne qui vit sur ses idées reçues dans un immobilisme inquiétant. L’actualité et la poésie s’y entrelacent dans une respiration confessionnelle: l’auteur ancre ses émotions et son écriture dans une île, Lampedusa, pour refaire le parcours personnel de quelques-uns de ses souvenirs, de ses plaisirs et, pourquoi pas, de ses choix. Un double voyage. Celui des migrants dont une partie trouve sa mort aux alentours de Lampedusa et celui de la narratrice dans ses souvenirs sur l’île maudite surtout et sur les paysages façonnés par l’histoire des hommes.
Le livre est aussi un questionnement sur la manière dont les hommes donnent des noms. Donc, c’est une sorte de retour à une sagesse primaire, celle du Jardin d’Eden: Adam et Eve reçoivent le pouvoir de nommer, donc de comprendre le monde et de lui donner leur sens. S’approprier le monde, c’est une façon de nommer. Conquistadors et indiens, lieux connus ou rêvés, ce ne sont que quelques références auxquelles s’accroche dans son errance littéraire Maylis de Kerangal. La réflexion sur nos souvenirs reste le fondement de ce petit concentré de littérature. Au-delà des corps des migrants, des rivages délaissés, des hommes ayant imprégné de leurs histoires ces lieux maudits, il y a une constante: Lampedusa paraissant éternelle. Elle reste le symbole des autres paysages que nomment les hommes, cette relation entre l’homme et le paysage étant condamnée à franchir les siècles et les histoires personnelles.
«à ce stade de la nuit», le titre du roman, constitue aussi, sans recours à la majuscule de rigueur, le début de presque chaque chapitre. Comme une sorte de formule spécifique à une charte officielle, ce bout de phrase rythme et cadence le flot des souvenirs et imprime au livre une certaine structure. La première personne invite le lecteur au partage des souvenirs : il devient un camarade de route dans cette aventure personnelle. Des personnages et des auteurs s’y rencontrent: Le guépard, le film de Visconti de 1963 avec Burt Lancaster dans un rôle majestueux, celui de Don Fabrizio, l’incarnation d’une aristocratie insulaire qui glisse vers l’anéantissement sous les coups de la modernité, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l’auteur du roman éponyme, The Swimmer, le film où le même acteur fait le tour des piscines de Connecticut.
Réédité dans la collection Verticales, chez Gallimard, le 15 octobre 2015, à ce stade de la nuit se situe déjà comme une histoire personnelle sur l’île et l’insularité, celle géographique et celle personnelle. Sommes-nous tous sur ce continent une île convoitée par des migrants, comme ceux de Lampedusa ? Une île entourée de murs ? Une île de la peur ? Une île de la solitude, celle du progrès qui ne se partage que lorsqu’il apporte du capital ? Laissons parler la voix de Maylis de Kerangal: «à ce stade de la nuit je suis tournée vers la radio et scrute les bâtonnets vert fluo qui avancent et reculent sur le sonagramme, ce traceur électrique qui décrit et analyse les voix que j’entends, leur intensité, leur fréquence (…)» (p. 13). Et le migrant ? Belle réponse de Maylis: Burt Lancaster, «l’aristocrate du cinéma» et l’homme, est le «prince et le migrant» (p.18), car il est issu d’une famille anglo-irlandaise. Il incarne la double identité de Lampedusa: le prince et le migrant.
Maylis de Kerangal, à ce stade de la nuit, Verticales, Gallimard, 2015, 80 pages.
