Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
14.05.2018

La lecture dans son histoire

La lecture, quels sont ses principaux moyens d’expression? Pourquoi lire? Comment ont-ils lu les gens? Toute histoire consacrée au sujet de la lecture essaie de comprendre et de mettre en exergue les majeures modalités de cette rencontre exceptionnelle entre le lecteur et le texte. Sous la direction de Guglielmo Cavallo et de Roger Chartier, cette « Histoire de la lecture dans la monde occidental » rend compte des différences et des similarités de l’acte de lire dans un espace géographique circonscris depuis l’Antiquité jusqu’aux temps modernes.

Il faut retenir, en premier, de ce livre, l’historicité et le sens de l’inscription dans la chronologie de la lecture. Tous les contributeurs à ce volume collectif se tiennent à l’impératif de l’acte de lire en fonction des données sociales, économiques et politiques. La lecture est un acte social. Le développement de la société et les changements influencent à jamais le livre : il sera lu de plus en plus et des catégories sociales de plus en plus diverses, car son prix se démocratise. Ce qu’il ne faut oublier aussi. Lire, c’est s’acheter un livre ou l’emprunter.

L’Introduction présente le projet du livre du point de vue de la lecture et de sa relation avec le texte : « la lecture n’est pas déjà inscrite dans le texte, sans écart pensable entre le sens assigné à celui-ci (par son auteur, son éditeur, la critique, la tradition, etc.) et l’usage ou l’interprétation qui peut en être fait par ses lecteurs. »(p.7). De même, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est la relation étroite entre l’acte d’écrire et l’acte de lire, car « un texte n’existe que parce qu’il est un lecteur pour lui donner signification. » (p.7)

C’est la stature intellectuelle d’un Paul Ricœur qui fait déjà une distinction entre « le monde du texte » et le « monde du lecteur », donc un livre sur la lecture aura pour but de « reconstruire dans leurs différences et leurs singularités, les diverses manières de lire qui ont caractérisé les sociétés occidentales depuis l’Antiquité. » (p.8). C’est ce que les contributeurs, des spécialistes reconnus, réussissent à mettre à la disposition d’un lecteur qui voudrait retrouver le sens de la lecture d’une manière chronologique.

Définir la lecture, c’est définir le cortège des gestes que le lecteur fait : « Toute histoire des pratiques de lecture est, donc, nécessairement une histoire des objets écrits et des paroles lectrices. » (p.8). C’est dans ce sens, que du point de vue sociologique, « la lecture est toujours une pratique incarnée dans des gestes, des espaces, des habitudes. » (p.8).

Plusieurs séries de contrastes rythment la lecture et la recherche du nouvel univers équivaut à une nouvelle rencontre : «  Tous ceux qui peuvent lire des textes ne les lisent pas de la même façon, et, à chaque époque, l’écart est grand entre les lettrés virtuoses et les moins habiles des lecteurs. » (p.8).

De même, selon la manière dont les directeurs de cette édition le précise, les contrastes sont une image de la société et de la relation que les individus entretiennent au niveau sociétal et au niveau de leur propre vision sur l’évolution de la personnalité, grâce à la lecture : « Contrastes, également, entre des normes et des conventions de lecture qui définissent, pour chaque communautés de lecteurs, des usages légitimes du livre, des façons de lire, des instruments et des procédures d’interprétation. Contrastes, enfin, entre les attentes et les intérêts fort divers que les différents groupes de lecteurs investissent dans la pratique du lire. De ces déterminations, qui commandent les pratiques, dépendent les manières dont les textes peuvent être lus, et lus différemment par des lecteurs qui ne partagent pas les mêmes techniques intellectuelles, qui n’entretiennent pas une semblable relation avec l’écrit, qui ne donnent ni la même signification ni la même valeur à un geste apparemment identique : lire un texte. » (p.9).

Par ailleurs, une histoire à longue durée de la lecture, est celle « de l’historicité des modes d’utilisation, de compréhension et d’appropriation des textes. Elle considère « le monde du texte » comme un monde d’objets, de formes, de rituels dont les conventions et les agencements portent et contraignent la construction du sens. » (p.9). De même, cette vision historique rend contre de la rencontre entre ce que le texte veut dire et ce que le lecteur peut ou veut comprendre : « Elle considère, d’autre part, que « le monde du lecteur » est constitué par des « communautés d’interprétation », selon l’expression de Stanley Fish, auxquelles appartiennent les lecteurs (et lectrices) singuliers. Chacune de ces communautés partage, dans sa relation à l’écrit, un même ensemble de compétences, d’usages, de codes, d’intérêts. De là, dans tout ce livre, une double attention : aux matérialités du texte, aux pratiques de leurs lecteurs. » (p.9)

Les treize chapitres du livre définissent la lecture dans son évolution, depuis l’Antiquité gréco-latine jusqu’aux temps où la lecture est comprise et vécue comme un acte de rencontre raisonnée avec un monde du plaisir. C’est le dernier chapitre qui porte d’ailleurs un titre qui en dit beaucoup sur les changements dans la pratique de la lecture : « Lire pour lire : un avenir pour la lecture ». Ni le Moyen Âge avec sa scolastique, ni le monde humaniste qui fait de la lecture un acte de liberté dans un contexte de guerres religieuses n’arrivent à singulariser la lecture. C’est la Réforme protestante qui propose le livre dans une langue nationale aux lecteurs. La domination déclinante du latin, c’est la naissance d’un nouveau monde : la lecture en langue vernaculaire. Donc, une façon de vouloir lire et de vivre une proximité qui circonscrit l’homme dans un espace qui lui donne la possibilité de faire des choix.

Il y a, sans doute, une révolution de la lecture à la fin du XVIIIe siècle. Il y a une population de lecteurs qui commencent à demander de types de livres. « La fureur de lire », comment le titre d’un sous-chapitre, en dit beaucoup sur la révolution de la lecture. En outre, c’est le XIXe siècle qui achève un processus de lecture qu’on connaît aussi aujourd’hui. De plus, il ne faut pas oublier la diversité de la population de lecteurs (femmes, enfants, ouvriers y compris) ou l’oralité qui, malgré tout, survit. Les temps modernes vivent le moment de la contestation. Le canon de lecture vole en éclats. Le lecteur décide de « lire autrement » (un sous-chapitre) et de travailler pour la consécration de nouveaux canons.

La richesse du livre sur la lecture et la clarté sont, au moins, deux qualité principales de cette histoire de l’acte de lire dans l’Occident. Il ne faut pas oublier une belle bibliographie, en fonction de chaque chapitre, qui aidera tout lecteur à continuer son travail de recherche et d’information. Dans cette rencontre entre l’écrit et le texte, c’est le lecteur qui prend toujours les bonnes décisions. C’est le lecteur qui fait les révolutions, donc les dernières lignes du projet, telles qu’elles avaient été énoncées, seront détaillées à grands coups et à grande échelle dans ce livre : « Ce sont ces modèles et ces révolutions dont notre ouvrage entend dresser l’inventaire et produire la compréhension. « (49).

Guglielmo Cavallo, Roger Chartier (dir.), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Editions du Seuil, Paris, 2001

(sursa foto: sheffieldsocialforum.org.uk)