Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
21.12.2015

La France des paysans

La France rurale a bénéficié au cours du XXe siècle de quelques études qui ont fait date. Les spécialistes qui ont réussi à répondre à des questions visant la situation du paysan en France depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne occupent une place de choix par leur passion pour ce sujet et pour la soif de brosser un tableau le plus complet possible sur la situation de la paysannerie française. Marc Bloch, Lucien Febvre, Pierre Goubert et Emmanuel Le Roy Ladurie, pour n’en donner que quelques noms des plus illustres, ont eu la science de fouiller dans les archives, de faire œuvre d’historien et d’éclaircir les pages noires ou noircies de l’histoire des paysans en France.

Marc Bloch ouvre cette série de belles études par son fameux livre Caractères originaux de l’histoire rurale française, paru en 1931. Le dernier des spécialistes en date, Emmanuel Le Roy Ladurie, pourrait être considéré comme celui qui ferme cette série de chercheurs s’étant passionné pour un sujet si peu étudié dans les sciences sociales. Son livre paru en janvier 2015 chez Seuil, Les paysans français d’Ancien Régime, décrit la situation de cette classe sociale au cours de cinq siècles, depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque des Lumières. Emmanuel Le Roy Ladurie est un nom connu des spécialistes, car son livre paru en 1975, Montaillou, village occitan, avait connu un succès inattendu. Ses recherches continuent par d’autres études d’une richesse de haut niveau, aboutissant par la monumentale Histoire des paysans français de la peste noire à la Révolution de 2002, en 790 pages.

Ce livre de 2015, sur la situation des paysans sous l’Ancien Régime, fait partie d’une catégorie prisée par le public: la synthèse. C’est aussi l’ambition avouée de Le Roy Ladurie de faire connaître un peu plus ce sujet à une catégorie de lecteurs non-spécialistes: pari gagné après la lecture des 290 pages de cet ouvrage. «Résumer cinq siècles, du XIVe au XVIIIe, en un volume relativement maniable, de plusieurs centaines de pages certes, c’était là une entreprise qui était à la portée d’un historien, fût-il marqué antérieurement par les contraintes quelquefois pesantes d’une indispensable et canonique érudition. L’entreprise m’a paru digne d’être tentée.», c’est ce qu’avoue Le Roy Ladurie dans la Préface de son ouvrage.

En 1347 la population hexagonale comptait autour de 20 millions d’habitants, dont 90% de paysans. Un siècle plus tard, vers 1450 la population descendait à neuf ou dix millions. Les causes en sont multiples : les guerres anglaises, les famines et la peste noire. La Renaissance voit la population française s’agrandir de nouveau jusqu’au seuil approximatif de vingt millions. Vers la fin du règne de Louis XIV les famines de 1693 et de 1709 portent un nouveau coup à cette population paysanne affaiblie par les guerres et par les impôts. La peste noire avait presque disparue, donc une avancée dans les conditions de vie des paysans, sauf des cas en Provence. Sous le second Empire la population atteint le seuil de 40 millions. Le 4 août 1789 est aboli officiellement le système seigneurial, l’un des cadres ayant régi la vie rurale.

Les données sont essentielles dans ce genre d’ouvrage, donc l’auteur présente tout ce qu’il considère comme essentiel pour brosser ce tableau de la situation des paysans durant cinq siècles : prix du blé et du bois, les récoltes et leurs bénéfices, qu’il s’agisse d’horticulture ou de viticulture. Du côté de la démographie les lecteurs trouvent des chiffres, mais aussi des idées arrêtées : même si une femme donne naissance à un enfant tous les trente mois, la mortalité et le dépeuplement touchent les villages de France. Famines, peste, guerres. Donc, les révoltes ne sont pas moins nombreuses qu’auparavant. Ce sont ces luttes agraires qui porteront un coup mortel, assez tardivement d’ailleurs, au système seigneurial. Il faut aussi souligner les différences régionales : les villageois alsaciens quittent leurs lieux de vie pour d’autres causes que ceux de Normandie ou de Bretagne. Des fois, le bois offre une source de revenu qui permet le repeuplement ainsi que l’augmentation du niveau de vie. D’où une autre manière de contribuer à la croissance démographique.

Renoncer à la violence comme facteur de civilisation, voici le secret d’une belle période qui permet l’essor de l’économie et une mortalité en baisse. Au cours du XVIIIe siècle Le Roy Ladurie souligne cet aspect de la vie en France, qui aide les paysans à bien mener leur vie, à développer leurs moyens de subsistance et à constituer une classe qui aura une importance certaine dans la Révolution qui s’annonçait. Le Roy Ladurie considère que cette décroissance de la violence au XVIIIe siècle pourrait être un bel exemple pour les contemporains.

Ouvrage destiné au grand public, sans manquer toutefois de données spécifiques à la recherche, Les paysans français d’Ancien Régime brosse le tableau d’une France qui s’est construit une histoire se fondant sur les paysans qui malgré les famines, les maladies et les guerres ont continué à travailler et à développer leur habitat. Ce sont ces « braves gens » qui ont façonné l’histoire de France, eux aussi. Au-delà des données statistiques de cette histoire s’étendant sur cinq siècles, des fois, une bonne dose d’ironie parsemée dans l’ouvrage, ce qu’on devrait souligner aussi: le château au XVIIe siècle était plutôt un apanage de l’aristocrate «frimeur» sans aucune importance dans la défense du territoire. Le mérite d’Emmanuel Le Roy Ladurie, professeur honoraire au Collège de France, c’est d’avoir consolidé durant son travail de recherche d’un demi-siècle le rôle essentiel des paysans dans l’histoire de France.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Les paysans français d’Ancien régime, coll. L’Univers historique, 290 pages, Seuil, 2015.