Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
30.12.2019

Jacques-Auguste de Thou : stoïcisme et histoire

En France, dans un milieu social tenant de l’élite de robe et une culture philosophique partagés, c’est la figure de Jacques-Auguste de Thou (1553-1617), qui rend compte des bouleversements mais aussi des changements, politiques en premier, menant le pays vers la fondation du gallicanisme incarné, dans un esprit irénique, par le premier des Bourbons, le roi Henri IV de Navarre. Le colloque sur Jacques-Auguste de Thou, tenu à la Sorbonne, sous l’égide de Frank Lestringant, a eu pour résultat la réunion de dix communications dans le volume « Jacques-Auguste d Thou : écriture et condition robine », paru chez PUPS en 2007.

Sur le stoïcisme de Du Thou et sur l’époque de sa formation, les premières informations sont offertes dans l’Avant-propos signé par Frank Lestringant, dont la contribution ce trouve sous le signe de la figure de l’auteur du point de vue de son stoïcisme. Il brosse le portrait du futur grand historien de ce point de vue mais dans un contexte culturel propice au développement d’une telle doctrine ayant tant influencé les grands esprits en France à la fin du XVIe siècle. C’est pour cela que Lestringant propose la relation entre les concepts et l’histoire dans ces termes : « L’essor du stoïcisme chrétien, à l’automne de la Renaissance, est largement dû à l’élite robin, lectrice d’Epictète, de Sénèque et de Plutarque, une élite où se côtoient Montaigne, du Vair et du Thou » (p.7). Un « stoïcisme christianisé » soutient ainsi la monarchie et le premier Bourbon sur le trône de France. L’élite d’état qui se forme partage, selon les dires du même universitaire, un « gallicanisme parfois agressif » (p.8). Un projet d’union des protestants et des catholiques sur le sol national sous l’égide du roi a pour but la constitution d’une religion nationale. Par des relations qu’il jette entre les personnalités du siècle, Lestringant veut reconstruire l’image d’une volonté des humaniste de fonder une société, des fois utopique, mais éloignée des guerres ayant ravagé la France. Ainsi, il y a l’exemple d’Aubigné et de Thou unis par « la même culture historique et philosophique » (p.9). La mort en martyr est, pour tous les deux, mise sous le signe de la constance, la vertu antique tant respectée des stoïciens. Mais le projet d’exemplarité des martyrs mis en scène par de Thou a pour visée la concorde au sein de l’Etat, grâce à la douceur et à la raison. Les dix communications ont, pour l’initiateur du colloque, de broser plusieurs facettes de Jacques-Auguste de Thou: « historien équitable et scrupuleux », « témoin dépassionné des passions de ses contemporains », d’où « la complexité d’un homme et d’un écrivain qui, tout en professant une attitude de souverain détachement, n’en a pas été moins mêlé aux luttes et à l’agitation, parfois vaine, de son temps. » (p.11).

Robert Descimon, dans « Les de Thou au miroir des archives notariales du XVIe siècle », note qu’il ne faut pas attendre dans ses alliances familiales « des fondements des choix politiques ultérieurs » (p.22), mais il s’agit, plutôt, d’une « image sociale » des lignages partagés entre la noblesse de robe et « l’oligarchie négociante » (p22). Augustin I de Thou, mort en 1545, fonde, par ces réussites, la vraie dynastie familiale des notables royaux, dont la carrière brillera après 1600, ceux qui sont nommés par le chercheur « une authentique patrilignée de gens de robe, mais à l’ancienne, à la mode du XVe siècle » (p.23). C’est lui, cet Augustin Ier de Thou, qui transmettra au fils Christophe des charges et des biens parisiens ; celui-ci, à son tour, collectionne les charges sociales, accède à la haute magistrature et incarne la réussite dans ces « oligarchies urbaines » (p.24) dont le centre de pouvoir est l’Hôtel de Ville. Christophe de Thou devint premier président du parlement de Paris et cette haute fonction n’est pas seulement l’écho d’un mérite réel ou d’un pouvoir social certain, mais aussi la signification d’un progrès hors de tout doute : il occupe, parmi les hauts magistrats, la deuxième charge la plus importante après celle du chancelier. Le chercheur écrit, concernant les Thou, d’un « désir de noblesse pleine et entière » (p. 24) qui continue par son fils Christophe 2 et par Jacques-Auguste. Jean, le frère aîné, mourut, avant que les plans du père s’accomplissent et que ce fils développe le prestige déjà acquis. Le fils cadet, Jacques-August, plus doué mais moins doté, à la suite de la mort du père, fit face à un « changement de tactique » (p.31). Ainsi, par des alliances matrimoniales, en premier, le passage à la haute noblesse se réalisa. Non sans une ironie dans toute finesse Robert Descimon précise à la fin de son voyage dans la généalogie des Thou : « La mue aristocratique fut suffisamment poussée pour que le fils aîné de l’historien mourût sur l’échafaud en conspirateur. On ne saurait trouver meilleurs critère de noblesse. » (p. 35).

Jean Balsamo, dans son étude « Jacques-Auguste de Thou et l’expérience italienne ». part des souvenirs consignés par de Thou dans Les Mémoires de sa vie, concernant le voyage en Italie de 1573-1574, afin d’étudier les formes comparatives d’autres récits du dernier quart du siècle qui puissent recomposer l’image d’une « formation partagée et la singularité d’une expérience italienne » (p.37). Le but témoigné par le chercheur est de trouver dans ce voyage, mais aussi dans le second, les prolongements de la réception de l’œuvre du haut magistrat en Italie et les formes de la culture italianisante. Le voyage en Italie avait, en principal, deux buts : suivre des études de droit dans des universités prestigieuses, connues surtout par leurs maîtres, et revivre l’expérience enrichissante du passé que les terres italiennes transmettaient. Quant aux universités fréquentées, dans l’ordre de l’importance, il s’agit de celles de Bologne, de Padoue, de Pavie et de Ferrare. Les catholiques français y étaient présents parmi leurs étudiants tandis que les protestants et des professeurs français, dans la même mesure, comme un Arnaud Du Ferrier, ayant accueilli de Thou à Venise, « qui avait enseigné à Venise » (p. 38). Cette tradition du voyage en Italie a été, selon Balsamo, une constante de la famille : Adrien de Thou y avait fait ses études de droit et, en bon connaisseur, il traduisit L’institution du prince chrestien de Mambrino Roseo. De plus, Jacques-Auguste de Thou « évoque son cousin dans ses Historiæ et fait mention de sa maîtrise de la langue italienne » (p. 39). Sans avoir fait des études en Italie, le voyage du futur historien avait pour but la « curiosité » commune à d’autres membres des « familles de Robe, ou voués à la magistrature » (p.40). De plus, il accompagnait en Italie Paul de Foix qui continuait à être vu comme un hérétique par le pape Pie V suite à « l’affaire de la mercuriale de 1559 » (p.40).

Il y a deux précisions à faire concernant la génétique de la relation de voyage durant la seconde partie du XVIe siècle. Il s’agit, en premier lieu, de la typologie du voyage en Italie que Balsamo considère comme « un genre inchoatif, en train de naître, qui n’avait pas encore acquis de dignité littéraire ou savante, en langue française » (p.42). Il y a, certes, des références au voyage en Italie chez Du Bellay, dans les Essais de Montaigne, chez Rabelais ou Vigenère sans pour autant avoir une perspective accomplie qui nous facilite à y trouver « un genre littéraire abouti » (p.42). De plus, comme Balsamo le précise, l’existence d’une douzaine de récits de voyage en Italie ne pourrait pas trop être prise en considération car ils sont restés, à quelques exceptions près, à l’état manuscrit. La situation ne change point si l’on pense au Voyage en Italie de Montaigne qui trouve son importance seulement grâce au goût des lettrés des Lumières, grands adeptes de la « dromomanie » (p.42). Il s’agit aussi, d’un anachronisme, si l’on juge l’état des relations de voyage en Italie à l’aune de la fortune du récit de Montaigne, car celui-ci ne fait que nous fausser la perspective. Le seul récit de voyage en Italie, publié en 1595, en français, est celui de Villamont, mais sa célébrité n’occulte pas une réalité : il constitue l’introduction d’une relation de voyage en Terre sainte. C’est, en deuxième lieu, cette typologie du voyage à Jérusalem qui primait à l’époque, en continuant une longue tradition bénéficiant du prestige des voyageurs, des lieux visités et des récits de voyage imprimé, en grande partie en latin, mais aussi en vernaculaire. Pour Jacques-Auguste de Thou, écrire le voyage en Italie c’est faire œuvre de savant, c’est rendre compte de sa galaxie des relations politiques et c’est souligner son appartenance à une classe qui trouvait en Italie, le berceau de la pensée politique, philosophique et religieuse, et continuatrice de l’Antiquité inspiratrice, l’inspiration et les fondements culturels pour la construction d’une politique nationale. Celle-ci était en train de se constituer, par Henri IV, autour d’une dynastie ayant les qualités fondatrices nécessaires, celle des Bourbons. Donc, il n’y a pas sans intérêt cette volonté du voyageur de ce former, d’apprendre, de recourir à toute d’apprentissage culturel, et c’est pour cela que « son récit est scandé par l’évocation de rencontres savantes » car De Thou connut, à côté de son protecteur, des grands noms de « l’Italie aristotélicienne ». (p.46). Jean Balsamo caractérise la démarche auctoriale de l’historien dans ces termes : « La récit de De Thou était l’expression achevée d’une culture littéraire et savante, partagée par les élites françaises, il constituait aussi un chapitre dans la grande histoire, en négligeant tout ce qui n’appartenait pas aux relations politiques et savantes, auxquelles étaient subordonnées la plupart des considérations personnelles. » (p.44). Une autre remarque qui concerne tous les voyageurs français en Italie : ils suivent les pas des antécesseurs compatriotes, sans pour autant oublier que l’Italie porte les traces du passé antique et du passé récent, dans une symbiose enrichissante. Jean Balsamo précise : « D’une certaine manière, les voyageurs français interprétaient l’Italie qu’ils visitaient en termes nationaux. » (p.45). Sans pour oublier de présenter d’autres œuvres de De Thou en relation avec l’Italie, Jean Balsamo insiste sur les notations du voyageur. Son analyse détaillée, en fin connaisseur, refait l’image de la formation du futur historien, sur les terres italiennes, gardiennes de l’histoire antique et génératrices de culture politique, philosophique et philologique. La France classique d’un Louis XIV se construisait aussi sur les pas de ceux qui se formaient pour soutenir Henri IV. Il y a, quant à la relation avec l’Italie, non seulement un enrichissement venu des terres transalpines, mais, du point de vue de la création littéraire, et un peu plus tard, du point de vue de la construction politique « le déplacement de l’ancien modèle lettré et savant, et l’inversion des échanges, entre la France et l’Italie » (p. 52).

Historien, savant, esprit ouvert aux autres, Jacques-Auguste de Thou reste une figure de l’aristocratie robine pour laquelle la paix du royaume est suivie de l’érudition. Son courage dans l’équilibre des notations dans son Histoire (paru en latin, puis traduite en français) lui amena la mise à l’Index, pour un certain temps, de son ouvrage. Sa carrière et ses choix, sa condition robine et ses les relations tissées dans des camps différents, tout cela rend l’image représentative d’un esprit ouvert ayant œuvré à la fondation de la France de Louis XIV.

Frank Lestringant (dir.), Jacques-Auguste de Thou (1553-1617): écriture et condition robine, Paris, PUPS, 2007.