Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
16.01.2017

Intimisme et écriture

L’épreuve de l’écriture reste un seuil où l’intime surgit dans l’œuvre des auteurs ayant choisi cette voie. La manière dont un écrivain parsème, visiblement ou invisiblement, des miettes de son histoire ou de ses idéaux est la première marque de l’intimisme. De plus, le mot, une invention moderne, tourne dans le moule de l’œuvre l’autobiographique ou le plus personnel des journaux intimes. La littérature a transformé le subjectif en matière à penser, en matière à contempler et en matière à imiter. Le livre réunissant des études autour de l’intimisme de la personne est dédié à Daniel Madelénat sous le titre Ecriture de la personne : mélanges offerts à Daniel Madelénat.

L’intimisme est le terrain fertile pour une telle entreprise éditoriale de plusieurs points de vue. En premier, Daniel Madelénat, en tant que professeur de littérature comparée, a eu « l’intimisme » comme l’un des noyaux de ces recherches. De même, sa manière de vivre le monde, dans la discrétion la plus rare et la plus belle qu’elle soit, reste une carte de visite de l’intimisme comme les préfacières l’annonce avec admiration : « ( …) pour la distance qu’il a su préserver, tout en faisant plus que sa part de son devoir d’universitaire, par rapport à l’institution et qui n’est sûrement pas sans rapport avec ses qualités humaines. » (p. 12)

Dans la même Préface, les trois axes des études réunies dans ce livre sont annoncés. Le premier axe concerne l’intimisme comme un clin d’œil aux travaux de Daniel Madelénat sur « la pulsion intimiste » qui pour l’écriture, selon le même comparatiste, constitue « un pôle constant du dynamisme imaginaire » (p.13). Le deuxième axe se développe autour de l’idée de biographie et de l’autobiographie, comme un renvoi aux préoccupations de Madelénat sur « la bio –graphie » et dévoile l’écriture autobiographique de Perec, Sarraute ou Robbe-Grillet dans « les récits d’enfance » (p.13). Le troisième, comprenant moins d’études, situe l’identité du sujet au centre de la littérature, ou, si on paraphrase une universitaire comme Rallo-Ditche, le sujet devient généreux. Encore plus : il est philosophique, romantique ou passionnel.

Une précision méthodologique et sémantique est réalisée aussi dans la même Préface. L’intimisme est une source de l’écriture, faisant son apparition, visiblement ou invisiblement, dans tous les genres dans leur diversité : le journal, la fiction, l’investigation historique, le poème lyrique et le récit. De plus, il y a une relation inattendue entre l’épopée et l’intimisme, difficilement décelable : « Du coup, la solitude du voyageur immobile du Prélude répond à la solitude universelle d’Ulysse (…) » (p.14).

L’étude de Claude Gély suit les avatars du temps dans le Journal d’Eugénie de Guérin, voire les seize cahiers. Il précise la grande intuition du temps durant le Romantisme, qui selon la formulation de Georges Poulet de 1952, a « l’intuition du devenir » (p.51). L’auteur mesure le temps et s’y soumet en « s’accordant le moi » par « l’acte quotidien de l’écriture », son Journal devenant une sorte de « lettre à soi-même » (p.52). Une autre étape du rapport de la personne au temps, c’est la maîtrise du temps en tentant de « conjurer par la notation quotidienne l’évanescence et la fugacité des jours » (p.53). Mettre dans ce journal le détail de chaque jour, c’est désirer la soumission de « la chaîne des jours » et vouloir « enchaîner le temps » (p.54). L’antinomie sous le signe de la démesure se définit comme une « confusion du temps » en fonction des saisons qui se transmet dans la confusion des mots renvoyant « à la confusion des choses » (p.56). La métaphore révélatrice est celle de l’eau qui, selon Bachelard, est l’image archétypale du temps. De plus, cette chaîne de la notation du temps a une fin, car l’auteur reconnaît la limite de son Journal  et le tarissement. Le salut vient peut-être, comme Claude Gély l’analyse, dans les notations du « journal de l’âme », donc du spirituel connoté d’impérissable et de permanent dans « un mouvement soudain de la foi » (p.61).

Giraud Nadine remet en discussion la culture du moi chez les égotistes au XIXe siècle. Il s’agit en premier, de retravailler une tradition de l’encerclement, cette fois-ci le cercle étant le moi : l’intimisme y est questionné.

Véronique Gély, une comparatiste passionnée de culture classique, préparée à la grande culture et transmettant les figures antiques du féminin, étudie « la chambre de Psyché » comme représentative pour une mythologie de l’intimité. Les détails y ont leur rôle et la métamorphose des traditions rappelle l’importance de cette figure féminine. L’universitaire Véronique Gély continue dans cette étude la recherche qu’elle consacre avec tant de passion depuis des années aux mythologies féminines du moi, Psyché étant dans ce contexte, l’une des figures tutélaires.

Jean Marc-Moura, universitaire et passionné des littératures francophones, reprend dans son étude le trajet de Pierre Loti, dans Aziyadé, de l’exotisme à l’intimisme. L’écrivain voyageur s’y prête à merveille car il est l’un des hérauts de la littérature de voyage : l’exotisme n’est qu’un prétexte pour l’expression du moi, comme un détail à mille feuilles de l’intimisme. La littérature de l’exotisme par les notations des sentiments et des mouvements de l’âme rencontre, par Pierre Loti, devient une page de l’intimisme vu d’ailleurs.

Des études réunies dans un ouvrage offert à une personnalité du comparatisme français peignent les détails de l’intimisme, surtout au XIXe siècle qui refait le rapport de l’homme au temps, surtout vers une maîtrise de passage et de la chronologie.

Ecritures de la personne : mélanges offerts à Daniel Madelénat, études réunies par Simone Bernard-Griffiths, Véronique Gély et Anne Tomiche, Presses universitaires Blaise Pascal, Clermon-Ferrand, 2003