Homère revit dans l’Occident latin, à la Renaissance, grâce au travail de traduction, d’édition et des commentaires des humanistes français, un Guillaume Budé occupant une place de premier rang dans ce panorama de l’homérisme. Les grandes figures des épopées homériques, passant de manière non-programmatique, mais plutôt par le plaisir de la connaissance d’une Antiquité grecque – et Platon s’y retrouve parmi les grandes redécouvertes de l’époque – dans les préoccupations intellectuelles des savants français du XVIe siècle, connaissent une fortune à long terme. Leur destin entre définitivement dans l’horizon d’attente et dans la formation de l’élite culturelle du Royaume français, au cours d’un processus supposant des tâtonnements, des questionnements et, en premier lieu, d’éditions, donc des traductions, en latin et puis en français, et de compréhension et commentaire du texte en grec.
C’est ce travail de reconquête du texte homérique à la Renaissance que refait le professeur de l’Université de Cambridge, Philip Ford, dans son ouvrage sur la réception d’Homère à la Renaissance : De Troie à Ithaque. Réception des épopées homériques à la Renaissance. Pour cette période de passage d’un Moyen Âge refaisant le monde selon des structures nouvelles au classicisme qui ne détourne pas le regard de la mythologie homérique, le travail de recherche de Philip Ford est fondamental. Il reconstruit l’univers de la Renaissance avec tout ce qu’il a d’essentiel : le grec des Byzantins appris par les humanistes, les traductions en latin d’Homère, les commentaires et les nuances des savants du XVIe siècle qui s’approprie un monde et ses chemins de pensée. Il s’agit de la culture grecque antique, Homère constituant dans ce contexte non seulement un vecteur essentiel, mais aussi un modèle de refonte du monde. Et ceci même si le bard aveugle ne se réjouit pas d’un prestige à imiter, comme cela a été le cas du modèle par excellence de la Renaissance, Cicéron.
Philip Ford, comme l’annonce dans l’Introduction de son livre, concentre son étude sur les interprétations du texte, le travail de recherche sur plusieurs niveaux ayant été entrepris par Noémi Hepp. C’est donc la manière dont les humanistes français comprennent le texte qui aura une place de choix dans son œuvre, surtout par une partition méthodique de celle-ci que l’auteur propose en trois périodes. Il s’agit du début du siècle et l’an 1540, de 1541 à 1570 ce qui équivaut à la grande popularité d’Homère et enfin, de 1571 jusqu’à la fin du siècle, une période où l’intérêt des humanistes décroît, probablement par un épuisement des interprétations et par la concentration des énergies créatrices sur les œuvres originales. Le crépuscule de la Renaissance prépare le chemin pour la grande période classique des Lettres françaises.
Philip Ford structure son livre en six chapitres, chacun d’entre eux bénéficiant d’une conclusion. Cela n’exclut pas la conclusion finale du chercheur.
L’Introduction refait le contexte culturel du texte homérique autour de l’arrivée en France (et dans l’Occident latin) des manuscrits en grec, l’apprentissage du grec, essentiel dans ce travail d’édition, et les étapes de création du livre, avec les choix du chercheur britannique. Par exemple, un Guillaume Budé est le premier de ces quelques exceptions d’humanistes français ayant appris le grec. Un Jean Lascaris, nommé par le pape à la tête d’un collège pour les Grecs à Rome – c’est Budé qui présente l’information – devient le professeur de Budé qui lui sera reconnaissant pour le savoir partagé.
Les chapitres appliquent avec méthode les traits que l’auteur se propose à relever pour la thématique étudiée. Le premier concerne les éditions, les traductions latines et les commentaires de la « tradition homérique » jusqu’en 1541. Le deuxième refait le chemin des éditions et des commentaires durant la période suivante, tandis que le troisième présente les mêmes thèmes à l’époque du « crépuscule » des études homériques. Les trois chapitres qui suivent mettent la situation des œuvres d’Homère en miroir par rapport au trois grands humanistes et à leur génération : Budé, Dorat et Scaliger.
Les conclusions de Philip Ford dans son œuvre sur Homère concernent la fortune même de l’hellénisme en France, selon le nombre, bien détaillé, des traductions en français du grand Grec et de ses éditions partielles « plus rentables pour les éditeurs » (p.314) français. Les traductions dans d’autres langues vernaculaires attestent une situation privilégiée d’Homère en France. L’universitaire replace aussi l’hellénisme et son représentant de choix dans le chemin de la réalité du terrain : un auteur – et c’est le cas d’Homère – intéresse les éditeurs car il intéresse, en premier, le public qui le lit et achète ses livres, traduits en vernaculaire, en latin ou en édition originale.
Philip Ford bâtir méthodiquement, pour des passionnés et des spécialistes, une œuvre inspirante sur la fortune d’Homère en France à la Renaissance. Son travail attendra une bonne période un rival qui aura dépassé les qualités, toutes essentielles pour la construction du savoir homérique, que Ford met à l’œuvre dans sa recherche.
Philip Ford, De Troie à Ithaque. Réception des épopées homériques à la Renaissance, Genève, Droz, „Travaux d’Humanisme et Renaissance”, n°436, 2007