Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
28.05.2018

Guillaume et son voyage à Jérusalem

Pour la période de la Renaissance, le voyage à Jérusalem reste encore un vœu à exaucer. Cette tradition du pèlerinage datant du Moyen Âge continue à l’époque de la Réforme pour s’éteindre au début du XVIIe siècle. Les religieux, en premier, sont ceux qui veulent marcher sur les pas du Christ. Mais les gens simples, eux aussi, sont portés vers Jérusalem grâce à une fois ardente qui affronte les périls et qui n’a pas d’égal dans les temps modernes.

Un tel personnage, Guillaume Martin, apothicaire de Besançon, fait partie du cortège de ces chrétiens, dont les récits abondent à l’époque, qui laissent tout pour faire le pèlerinage à Jérusalem. Un roman, fondé sur les données de l’histoire, lui est dédié par Marie-Christine Gomez-Géraud, professeur de littérature de la Renaissance et chercheuse, durant des décennies, des typologies du voyage à Jérusalem jusqu’à l’aube du classicisme. En 1565, vers Jérusalem, Guillaume part retrouver la lumière.

Mais pour toucher le grand mystère, il faut retrouver le sens de l’enjeu spirituel que le pèlerinage apporte. Parti de Venise, arrivé au Saint-Sépulcre, le protagoniste, sans faire partie des personnalités de son siècle, incarne les interrogations de tout homme en plein siècle de bouleversements que la Réforme apporte. Les villes et les gens, les richesses du monde, celles du salut attendu, voici un panorama de ce que le lecteur aura reçu après la lecture des doutes et des certitudes du pèlerin Guillaume.

Il est question aussi de découverte. L’apothicaire, dans la lettre envoyée à sa famille, mais devant être lue par son associé car les siens ne savent pas déchiffrer l’alphabet, n’oublie pas son métier et fait part de ses découvertes dans l’Orient. L’émerveillement de la découverte, résultat de la rencontre des deux mondes, celui occidental et celui oriental, situe le lecteur dans un temps où la description des potions, vues comme des remèdes définitifs, concurrence celle des lieux visités et des gens rencontrés : « Pour échapper à la tentation d’une curiosité guidée par le souci du gain, je me suis refusé à serrer dans mes bagages l’une ou l’autre de ces plantes et pierres merveilleuses de grande vertu. J’ai seulement rapporté quelques-unes de ces choses prodigieuses qui nous rappellent l’histoire sainte, comme la terre du Champ Damascène où fut formé notre premier père Adam, laquelle est excellente contre les venins. » (p.11).

Guillaume Martin revit sous ses pas l’histoire sacrée de la foi chrétienne. Son itinéraire spirituel, plein de faits empruntés à la réalité du voyage et au monde oriental au XVIe siècle, peint le tableau du monde du pèlerin. La romancière doublée d’une chercheuse reconnue n’épargne aucun détail pour réécrire l’histoire du pèlerinage d’un homme ordinaire de la Renaissance.

La circularité du récit se définit par les deux lettres qui ouvrent et achèvent l’histoire du voyage en Terre sainte de Guillaume. Si ce bon chrétien, comme il l’avoue dans le monde de la fiction, veut au début laisser une trace de son itinéraire, des années après son retour il revoit son plan d’écriture. C’est Dieu qui compte le plus et non la vanité de ce monde. L’apothicaire reste avant tout un bon chrétien.

C’est à Marie-Christine Gomez-Géraud, des siècles après, de vouloir faire connaître la relation de voyage de Guillaume Martin à des lecteurs qui se plongent dans un monde de merveilles orientales, de quêtes divines et de regards sur les deux mondes, chrétien et musulman. Le protagoniste aurait pu écrire à son compagnon de pèlerinage ces paroles qui définissent les choix d’un homme à la Renaissance : « A quoi bon ? Je le sais maintenant. C’est vanité et poursuite de vent. Sans doute comprendras-tu cela, toi qui a quitté le néant de ce monde et ses illusions afin de vivre dans la présence de Dieu et le service de sa louange. » (p.186).

L’itinéraire spirituel de Guillaume Marin de Besançon est un récit éclairé par des annexes et un glossaire. Ce sont des traces du travail de la romancière qui, pour les connaisseurs, est l’universitaire Marie-Christine Gomez-Géraud, l’auteur d’un grand volume sur le voyage spirituel à la Renaissance. Les deux personnalités se rencontrent dans la foi, le savoir et l’humilité de l’acte accompli pour une gloire que certains appellent la gloire divine. Et tout le reste se couvre du silence dont Guillaume voudrait être couvert à la fin de sa confession épistolaire ; « Je te laisse donc retourner au silence, cette part de nous-mêmes où nous touche l’éternité. » (p.186).

Marie-Christine Gomez-Géraud, Guillaume, Pèlerin en Terre sainte. Jérusalem, 1564, récit, Editions Autrement, coll. Histoire(s) au singulier, Paris, 1999