Comment peut-on être cynique à la Renaissance ? Voici une question de philosophie que Rabelais, Erasme, La Boétie et Montaigne véhiculent dans leur œuvre, grâce, en premier, au modèle antique, voire celui du fameux Diogène.
L’ouvrage de Michèle Clément s’est proposé de repenser le cynisme chez ces quatre grands auteurs, avec ses facettes illustrant une vraie philosophie. Le cynisme à la Renaissance d’Erasme à Montaigne refait un parcours littéraire et réflexif, distinguant les chemins de l’originalité pris par les auteurs étudiés, et revisitant ce qu’ils y mettent en commun en tant que résultat de leur formation mue dans la pensée antique des cyniques, en premier, assurément, de Diogène.
Le vrai dire est à proprement parler la formulation qui comprime le mieux cette volonté des cyniques de ne pas ménager les beaux esprits pour mesurer la nature humaine dans ses définitions les plus nuancées. Donc, des auteurs de la Renaissance comme ceux sur lesquels se penche Michèle Clément donneront la mesure de leur science sur l’homme, en illustrant ce type de discours : le vrai dire. La philosophie le clôt dans le domaine du cynisme tandis que des écrivains de le Renaissance, se fondant sur les acquisitions culturelles gréco-latines, le place, dans une diffusion heureuse, dans la bouche de leurs personnages, dans la façon de vivre de quelques gens ou dans une certaine manière de vivre pleinement la vie sans s’en soucier trop de quelconques remarques dévotes.
Dans le Prologue, Michèle Clément part d’une réflexion sur la parole à la Renaissance qui rejoint « la sentence cynique » (p.11). D’où une formulation qui met en correspondance l’esprit honnête des philosophes et les organes les plus naturels des animaux : « le plus haut degré d’humanité réside dans la chiennerie. » (p.12). La figure tutélaire du cynique est, de loin, parmi tous les philosophes restitués par la Renaissance, Diogène, une « figure mouvante à la Renaissance » (p.13) et l’antécesseur du Neveu de Rameau de la Lumière, comme le précise la chercheuse lyonnaise. Chez Erasme et Rabelais, Diogène et sa philosophie de vie sont présents mais les vrais ressorts de sa vision n’ont jamais été pleinement mis en évidence. Les Epistres de Cratès et les Epistres de Diogène sont plusieurs fois imprimées au XVIe siècle, ce qui atteste la place occupée par la philosophie cynique dans l’éducation et dans la lecture des gens du siècle.
Michèle Clément propose une hypothèse de travail qu’elle fera l’effort de soutenir et d’argumenter au fil des pages de sa recherche : Diogène n’est pas seulement un emblème, comme tant d’autres, mais il illustre pleinement que « le cynisme est une philosophie de l’humanisme » (p.16) dans une optique de crise, une crise interne de l’humanisme, surtout français.

Le premier chapitre démontre, à coups d’exemples, la présence du cynisme et de ses figures en tant que transmission culturelle depuis l’Antiquité gréco-latine jusqu’à la Renaissance, comme un « préalable nécessaire à l’interprétation cynique des œuvres et des genres littéraires » (p.21) au XVIe siècle. Les Pères de l’Eglise, de Tertullien à Origène prennent le cynisme en contrepoint pour glorifier le libre arbitre, notion fondamentale du christianisme. L’universitaire lyonnaise rédige un état des lieux de la doxographie cynique depuis les Pères de l’Eglise jusqu’au crépuscule de la Renaissance. Les figures cyniques de l’Antiquité sont décrites dans leur présence culturelle : Diogène Laërce, Lucien, Plutarque, Sénèque, Epictète et Stobée. Les compilations et les dictionnaires sont eux aussi mis en évidence.
Si le deuxième chapitre a en vue le corpus cynique et les lettres au temps de l’humanisme italien (le XVe siècle) et de l’humanisme français, le troisième chapitre est consacré à la philosophie cynique. Ces thèmes les plus importants y sont détaillés. Parmi ceux-ci, la relation entre la nature et la vertu ou le caractère du cynisme (social ou antisocial ?).
Erasme et sa pratique de l’humanisme occupe une place de choix dans le quatrième chapitre. Michèle Clément retient les nuances de la méthode éristique chez Erasme dans De Libero arbitrio « qui est un texte sceptique » (p.102). Elle refait un parcours de la diatribe à la Renaissance en cherchant les occurrences du mot. Dans le cinquième chapitre est illustré le cynisme chez Bonaventure des Périers, avec des figures comme Mercure et Hermès Trismégiste dans le cortège de la mythologie si spécifique pour le XVIe siècle, comme transmission culturelle de l’Antiquité.
Le discours de la servitude volontaire est lu et interprété par la chercheuse en clé cynique. La Boétie défend une définition de la vie humaine dans la société s’approchant du discours des cyniques : « contribution au bien public par une pédagogie violente qui a pour but de restaurer les valeurs altérées par la vie sociale » (p.157).
La dernière partie est réservée à une édition critique des Epistres de Diogenes (1546), un texte ayant circulé en rééditions multiples au XVIe siècle. L’ouvrage compte aussi un glossaire des épîtres et un index des noms propres.
Le cynisme est une philosophie de la Renaissance, comme Michèle Clément le définit magistralement. Il s’empreigne dans la conscience des gens, et des auteurs comme Montaigne et La Boétie feront du cynisme un fer de lance tant de leur discours que de leurs idées mises en circulation. L’intertextualité y est présente et Michèle Clément brosse un portrait littéraire unique du cynisme à la Renaissance, en s’appuyant sur une solide connaissance des œuvres correspondantes de l’Antiquité gréco-latine.
Michèle Clément, Le cynisme à la Renaissance d’Erasme à Montaigne, Librairie Droz, Genève, 2005
(sursa foto: istoriauniversala.ro)