Apprivoiser la philosophie, c’est inviter les lecteurs, jeunes ou moins jeunes, à un voyage dans le monde des interrogations. Les grandes questions ayant harcelé l’esprit humain ont été posées (en partie, probablement), donc il ne reste qu’à accepter et à assimiler les réponses possibles. Sur ce chemin, presque trois mille ans de philosophie s’ouvrent à l’esprit en fonction de la disponibilité de chaque individu. Vouloir, c’est pouvoir, tranche la voix du peuple, après des expériences si utiles, entre la blague et la peine.
De plus, une solution proposée réside dans une heureuse rencontre. Un illustrateur, plus qu’intelligent, s’abreuvant des fleuves de l’humour quotidien, et un philosophe passionné, ayant fait ses preuves devant les lecteurs, proposent un pari. Réussi, d’ailleurs, car personne n’aura pas le courage de ne pas le reconnaître. Jul dessine sur la note de l’humour grinçant que nos contemporains affectionnent tant et Charles Pépin présente en une page la vie du philosophe ayant été illustré par son ami de jeu intellectuel. Le résultat dépasse toute attente: c’est La planète des sages, le premier volume d’une histoire mondiale de la philosophie, paru chez Dargaud en 2011. Le choix des philosophes est subjectif, la présentation ne tient compte ni de chronologie, ni de courant de pensée. Un ouvrage hybride, mariant la BD et le texte, La planète des sages renvoie dès le titre à l’humour faisant appel au savoir du lecteur: la planète des sages doit-elle être vue aussi comme une planète des singes, comme un film le présente?

Le support, c’est la bande dessinée. Le matériau, c’est la philosophie, plus précisément les philosophes. Chaque philosophe est situé dans son siècle et présenté sous l’angle de son originalité. Humour, description, astuces. Prendre à rebours l’esprit qui s’interroge, c’est savoir transmettre aussi une autre manière d’apprendre: des fois, pour ne pas se sentir écrasé, l’humain préfère répondre aux grandes questions qui le hantent sur le mode de l’humour et de l’ironie. Sur une page il y a les dessins de Jul, un gag en 4-10 cases, sur l’autre il y a la brève présentation d’un philosophe, écrite par Pépin. L’image (dans notre cas la Bd) et le texte sur la réflexion d’un penseur, se marient sous la plume d’un agrégé d’histoire (Jul) et sous celle d’un agrégé de philosophie (Pépin). De Descartes à Sartres, en passant par Leibniz, Héraclite ou Sénèque, cinquante-huit philosophes et deux institutions (Le Collège de France et l’Ecole Normale Supérieure) sont présentés au lecteur par le biais d’un humour sophistiqué. L’absurde n’y manque pas assez souvent. La page de titre met en scène les deux auteurs: Jul dessine et Charles Pépin entre dans la chambre en s’écriant «Je viens d’avoir l’avocat de Diderot: on n’a pas le droit d’utiliser le concept d’Encyclopédie». Certes, le mot avait été imposé par Diderot; au-delà du concept, il y a les réalités des temps modernes, voire l’utilisation excessive des droits d’auteur qui freine la création. La quatrième de couverture est illustrée sur le mode du gag renvoyant à un événement moderne: le slogan de campagne d’Obama devient «Yes oui Kant».
En fait, un philosophe est lui aussi un être humain, soumis aux erreurs et aux faiblesses d’une nature humaine qui sait souvent piéger. Pour Jul, un Descartes a beau trouver les chemins du doute méthodique et de la morale provisoire, il ne sait pas monter une bibliothèque achetée chez Ikea. L’humour de la présentation de Pépin relève une réalité qui est laissée souvent de côté: le savoir n’aide pas toujours. La réflexion est fondamentale, mais la volonté doit agir et «il nous faut agir dans le doute, en attendant une hypothétique lumière.» (p. 3). Cela au cas où on s’égare dans une forêt : le doute est plus important que la pensée. Et l’étonnement d’une conclusion: «Notre pire ennemi, c’est notre pensée». A force de trop réfléchir, le chemin nous reste caché, aucune méthode ne nous aide. Le doute, si.

Montaigne (1533-1592), l’auteur des Essais, est resté aussi dans la conscience de l’humanité par son amitié fructueuse avec La Boétie, qui avait écrit à dix-huit ans le fameux Discours de la servitude volontaire. Les auteurs, à part la présentation de Montaigne, retiennent cette amitié: les deux compères se donnent rendez-vous après avoir chatté. Leur langage n’a rien de philosophique, au contraire, les deux amis mènent une conversation en ligne comme tout jeune des temps modernes: «M: RDV 2-vant le McDo, 13h. B : Pour se reconnaître : on apporte le dernier CD de Beyoncé.» (p.4). Fondateur de l’introspection moderne, Montaigne scandalisa par des phrases assez tranchantes, mais le profond sentiment d’amitié à l’égard de La Boétie semble lui avoir offert les lettres de noblesse dans l’histoire du savoir humain: «Les Essais tout entiers seront un prolongement du dialogue que Montaigne eut, dans sa jeunesse, avec un mec mortel qui s’appelait La Boétie.» (p.5).

Des fois, les auteurs semblent vouloir faire ressurgir un aspect plus ou moins discutable d’un philosophe ou d’un autre, ou même des situations assez loufoques si on situe la vie d’une telle personnalité dans un contexte moderne. Heidegger, l’auteur de l’œuvre Etre et Temps, apparaît comme «philosophe allemand», mais aussi «- nazi ?-» (l’interrogation appartient aux deux créateurs). Saint Augustin, originaire d’Hippone (une ville de l’Algérie actuelle), dans le contexte actuel, pourrait être pris pour un terroriste (à cause de sa barbe). Un des policiers du gag s’interroge sur l’importance de l’origine du personnage: «Il a parlé de la ‘Cité d’Eudieu’, un truc comme ça…» (p.48). L’illustrateur joue sur la possible confusion dans la prononciation de l’œuvre de saint Augustin La cité de Dieu. De l’autre côté, dans le texte sur le philosophe chrétien, Pépin ne voile pas un aspect assez embarrassant de nos jours, signe que les temps changent et les rapports à une situation ou une autre, aussi: «D’autant que saint Augustin, en attaquant violemment les juifs comme assassins du Christ, en définissant le peuple juif comme peuple déicide, fut l’une des plus importantes sources historiques de l’antisémitisme. Il y a des lois en France, non?» (p.49).
Les philosophes modernes n’échappent pas eux non plus à des mises en scène assez insolites: Derrida, Sartre, Deleuze et d’autres. Aux auteurs de cette BD sur les penseurs fameux ne leur manque pas l’iconoclasme.
En 121 pages, avec un index des termes, cette histoire de la philosophie, La planète des sages, marie l’humour et le savoir. Ce premier tome paru en 2011 a eu une suite, signe que les 140 000 exemplaires vendus ont convaincu les auteurs (et l’éditeur) que le public attend aussi une autre histoire de la philosophie : celle où la BD est un support de choix pour la transmission du savoir. La soif de connaissances disparaît plus vite lorsqu’on rit de tout cœur et l’ironie s’invite à ce type de festin.
Jul et Charles Pépin, La planète des sages, coll. Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies, tome 1, Dargaud, 2011, 121 pages.