Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
17.10.2016

De l’humanisme français

La Renaissance est reconnue, en spécial, pour son idée sur l’homme, ce qui a donné naissance au mot humanisme. Ce courant, même s’il s’étend à l’échelle européenne, a en France, à la différence d’autres pays, un visage homogène. C’est ce que les participants au XIVe colloque sur l’humanisme, tenu à Tours en 1973, ont essayé de démontrer dans leurs communications parues dans L’humanisme français au début de la Renaissance. Dès l’Introduction quelques précisions s’opèrent : l’apparition du groupe des humanistes en France, vers 1480, a un enracinement économique et social, l’attachement à la Renaissance s’ouvre vers Aristote, Platon mais aussi vers Hermès et Pseudo-Denys, et comporte d’autres noms, situation assez spécifique, comme Nicolas de Cues, Raymond Lull (p.7). C’est André Stegmann qui signe cette ouverture du colloque.

Dans la conférence d’ouverture, il y a une définition nécessaire de l’humanisme (1480-1540) donnée par le sorbonnard V.-L.Saulnier à laquelle s’ajoute un développement des caractéristiques de cette époque. La précision à faire est que le conférencier attache une grande importance à l’apparition du livre en relation avec le développement de l’humanisme. En premier, voici la définition de l’humanisme qui dévoile l’enracinement des savants dans une culture, ancienne et nouvelle, centrée sur l’homme : « C’est dire que ce mot suffit à étiqueter, au moment où nous parlons, tout l’effort de pensée, toute la pensée active, qu’elle soit traditionnaliste, ou novatrice, ou intermédiaire. Et s’il s’agit de pensée, le terme n’exclut pas de sa littérature ce que l’on nommait autrefois, les belles-lettres, du moment qu’il y a pensée littéraire : encore qu’évidemment les aspects les plus imaginatifs et les plus formels, et la gratuité de l’art, relevant d’un autre ordre de recherche. » (p.10).  Saulnier précise aussi les trois sources de l’humanisme : l’Ecriture sainte, l’antiquité gréco-latine et « la connaissance objective du réel, à vrai dire balbutiante encore. » (p.10). La relation de la Renaissance avec le Moyen Âge est mise en relief, tout en précisant qu’un titre adéquat pour cette période serait « l’humanisme français au temps d’Erasme » ou bien encore « « l’humanisme français aux premiers temps du livre » (p.11).

Quant aux dates, le choix de 1480 relève d’un événement très important, voire l’apparition de l’imprimerie, tandis que 1540 fait référence à la mort de Budé, Erasme, More, Champier et d’autres humanistes. L’année 1539 est cruciale pour le nouveau statut du français : par l’ordonnance de Villers-Cotterets les actes de justices seront rédigés en français et non en latin. D’autres événements sont passés en revue par Saulnier, dont l’affaire des Placards quand François Ier veut supprimer le droit d’imprimer ou la parution du fameux Index librorum prohibitorum, ce qui pourrait signifier « par le refus l’émancipation d’une puissance considérable, et toute nouvelle. » (p.16).

Les valeurs de mise à la Renaissance irriguent les ouvrages et Saulnier les énumère : le savoir et sa diffusion, le syncrétisme des idées, la dignité de l’homme et la confiance dans l’homme, la liberté et les droits à la critique. Deux noms, Pic de la Mirandole et Rabelais apparaissent comme importants pour illustrer ces principes : « Il y a là quelques grandes affirmations, comme de principe. » (p.23). Deux autres caractéristiques de la Renaissance en Franc devraient être précisées : un humanisme « profondément moral et chrétien » au tournant de 1500 et « il parle parfois français » (p.24).

G.Guy, dans sa communication, s’intéresse aux mutations politiques et sociales. La société en transformation reçoit un coup de main de la part de l’Eglise, une situation qui est, selon Guy, rarement évoquée : l’accroissement du nombre des clercs et le témoignage du biographe de Bertrand du Guesclin y vient en aide (p.29). L’élaboration du lexique suit la métamorphose de la société.

Raymond Marcel se penche sur la fortune d’Hermès Trismégiste en France à la Renaissance, en détaillant les caractéristiques de cette personnalité si aimée par les humanistes français dans le sens du syncrétisme. Hermès sous la plume d’un Pic ou d’un Ficin, d’un Champier ou d’un Roselli, fait un voyage de la métamorphose renaissante devenant « une étonnante et prodigieuse source chrétienne. » (p.153). Jacques Roger retrace l’itinéraire intellectuel de Symphorien Champier dans le sens imposé par celui-ci dans la pratique de la médecine, voire « un humanisme chrétien et platonisant » qui « va disqualifier la pharmacopée arabe » (p.270).

Michel Reulos s’intéresse à un changement de paradigme qui concerne l’enseignement et sa pratique en France à la Renaissance. Une « nationalisation », voire more gallico prend la place à la manière italienne, more italico. La pratique et les principes sont distincts, ce qui se perpétuera même au temps de Napoléon et « encore plus tard après les codifications napoléoniennes » (p.284). Josef Ijsewijn consacre une analyse détaillée au latin des humanistes. Leur rapport à l’égard de la littérature des Anciens est d’adoration et leur jugement rend compte de leurs préoccupations pour le formel de cette littérature.

L’humanisme français a un visage à part même si des traits communs avec l’humanisme européen subsistent. Il y a dans ce travail qui réunit des communications au colloque de Tours de 1973 une volonté d’élargir le champ de la recherche et d’approfondir les relations de l’humanisme français avec l’Antiquité gréco-latine.

L’humanisme français au début de la Renaissance, actes du XIVe colloque de Tours, coll. De Pétrarque à Descartes, Librairie Vrin, Paris, 1973, 384 pages.

(sursa foto: wikiwand.com)