Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
14.11.2016

De l’existence au théâtre

Quelle est la relation, autour d’une notion tant interprétée et utilisée comme le tragique, entre le théâtre et l’existence ? L’existence conceptualisée grâce à la philosophie a-t-elle la primauté ou c’est le théâtre qui, illustrant la vie, comme acte vécu sans autre arrière-pensée, propose une vision du monde, déchiffrable grâce à la philosophie ? En reprenant, dans une analyse de haute valeur les catégories théâtrales, Henri Gouhier, dans Le théâtre et l’existence, propose un autre chemin : le théâtre se porte en garant et livre ouvert de l’analyse du monde, donc de la philosophie. Son ouvrage, paru en plusieurs éditions, témoigne de l’intérêt général de la communauté des chercheurs, en premier, pour cette question de la relation entre le théâtre et la philosophie.

Cette préoccupation de Gouhier, normalien, professeur à la Sorbonne et académicien, pour la relation entre la philosophie et le théâtre fait partie de la vision du philosophe sur le traitement de cette « matière » tant à la mode dans son œuvre. Henri Gouhier, par ses ouvrages et ses préoccupations, réfute l’univocité de la philosophie, en la considérant toujours en relation duelle : la philosophie existe grâce à d’autres domaines et elle doit être prise toujours dans les réseaux qu’elle tisse avec ses sources et dans ses manifestations qui s’éloignent d’une univocité tant désirée par les philosophes mettant leur objet de création au centre de toute interprétée proposée. Le théâtre est aussi l’une des préoccupations intellectuelle de Gouhier, le fondement de ses analyses restant la pensée religieuse, car il s’agit d’un chercheur d’inspiration religieuse.

« Des manières théâtrales d’exister », des formes diverses, ce ne sont que quelques préoccupations, annoncées dans l’Avant-propos de l’ouvrage : la scène et le monde construisent une relation qui devrait être étudiée dans toute son étendue. Le sens du tragique trouve son illustration dans le théâtre : la représentation est une manière privilégiée de traiter une vision du monde, donc « une pureté dramatique qui en permet une analyse plus exacte. » (p.10). Cette relation construite entre le tragique et la tragédie ou entre le comique et la comédie est vue par Gouhier comme « un cercle de la connaissance précise » (p.10).

La définition et l’explication, le pourquoi, ce sont des catégories précises qu’un philosophe pourrait trouver dans des créations théâtrales que les poètes n’ont pas voulu ou su expliquer et que les spectateurs comprennent sur la scène, sans vouloir aller au théâtre comme s’ils voulaient écouter une leçon de philosophie : « Histoire dramatique serait ainsi une vaste expérience humaine où la réflexion philosophique découvre les catégories dramatiques en action. » (p.11). Le théâtre devient un vaste panorama de l’expérience humaine devenue matière à analyser pour les philosophes qui doivent y trouver des catégories auxquels les poètes et les spectateurs ne pensent pas au moment de l’écriture ou de la représentation.

Le premier chapitre est consacré aux catégories dramatiques, à la relation entre l’objectivité et l’anthropocentrisme et aux définitions qui pourraient être proposées dans cette relation entre l’existence (le sous-chapitre est intitulé « De l’existence ») et le théâtre. Pour définir des catégories esthétiques, Gouhier se penche, en premier sur l’action au théâtre, qu’il soumet à une analyse rationnelle. Quel serait la relation entre l’action et les spectateurs ? L’universitaire propose un terme au pluriel : les étonnements, car « tragique, dramatique, comique ne correspondent aux mêmes impressions, et l’on pourrait multiplier les nuances en parlant de bouffon, burlesque, féérique, fantastique… » (p.14).

En même temps, Gouhier insiste sur l’événement, comme terme important pour la philosophie et pour le théâtre, cet événement construisant l’existence. La relation avec l’histoire est évidente, car une vie humaine appartient au vécu, en tant que fait quotidien. La diachronie acquiert ainsi une importance certaine, le tragique et le dramatique (le comique aussi) ayant leur importance sur l’axe du temps. Le chercheur rappelle la cause de la création de la tragédie par les Grecs, voire afin d’exprimer « la situation tragique de l’homme dans le monde » (p.17). Il s’oppose, à sa manière, à une autre vision, celle de M.Teste de l’œuvre de Paul Valéry qui « refuse le tragique et le dramatique, justement parce qu’ils tiennent à l’existence historique » (p.17).

La valeur des catégories dramatique est à mettre en relief seulement dans le temps. Il y a un avant et un après. L’avant, c’est l’univers après l’homme, voire « un théâtre sans drame », l’après, c’est l’apparition de l’homme qui prouvent des sentiments devant la grandeur de la nature et des émotions : « Les catégories dramatiques jouent au moment où l’événement crée une situation qui intéresse l’homme. » (p.20).

Dans cette relation d’objectivation, c’est l’homme qui a de l’importance, donc le côté anthropocentrique est primordial. Gouhier se pose la question sur le type humaine qu’il faudrait avoir en vue, sa conclusion étant que l’homme de tous les temps, sans particularisation, est celui qui juge et qui émet des jugements de valeur : « tragique, dramatique, comique signifient des relations objectivement perçues dans la mesure ou les événements et situations sont rapportés au même homme » ( p.20).

L’existence fait aussi partie des catégories que l’universitaire soumet à l’épreuve des œuvres, dans toutes ses manifestations. Le théâtre devient une grande scène et, par exemple, une fatalité « bienfaisante reste une fatalité » comme c’est le cas des personnages comme Athalie ou Œdipe : des Grecs aux auteurs chrétiens, ce sont les directions qui divergent et non les définitions. La conclusion de Gouhier est claire à ce point : « Tragédie antique du destin, tragédie chrétienne de la liberté, ce sont là des directions plutôt que des définitions. » (p.54).

Shakespeare ou Hugo, sans parler des grands classiques de la littérature française, mais aussi des auteurs divers par leurs préoccupations théâtrales (voire aussi le théâtre mettant en scène la marionnette) sont convoqués, à titre d’exemple, dans la construction d’un échafaudage théorique liant philosophie et théâtre. Il reste à remarquer une très belle connaissance du théâtre qui sert de fondement pratique pour illustrer les voyages de la philosophie et les sens qu’elle repère, installe et cristallise. La dramatique et la mort, mais aussi la mort comme noyau du dramatique, le dramatique dans sa relation avec la métaphysique, les conventions théâtrales comme formes du réel sur la scène ainsi que le comique et ses abstractions, toutes ces préoccupations d’analyse font partie de l’appareil interprétation de Gouhier.

Livre éclairant la riche relation du théâtre avec la philosophie, présentant dans un grand panorama diachronique la situation de l’homme dans l’univers face à ces émotions et à ses étonnements, Le théâtre et l’existence dévoile la richesse du théâtre qui reste l’objet préféré du démon de la théorie. Surtout si celle-ci penche sur la philosophie pure voulant cueillir elle seule les lauriers de la représentation du monde sur la scène. Comme Henri Gouhier le souligne à maintes reprises, c’est l’homme qui donne sens à l’histoire et non l’histoire qui est loin de faire de l’homme sa simple marionnette. Saluons une belle phrase qui pourrait caractériser le théâtre, le monde, l’homme et tout ce que la recherche a de mieux dans son cheminement vers l’éclaircissement des catégories philosophico-dramatiques: « Parfois même, le dépassement que représente l’avenir est le signe de la transcendance divine » (p.210).

Henri Gouhier, Le théâtre et l’existence, Librairie J.Vrin, Paris, 1997, 224 pages