La perplexité, un thème fondé sur un sentiment grâce à la modernité ? Ou une ligne de frontière qui tout en traversant les disciplines se réfugie dans un coin de la littérature accueillante et bienveillante ? Stéphan Geonget, après un travail de doctorat sur le sujet, définit la perplexité dans un ouvrage paru chez Droz, qui fait bénéficier aux lecteurs de la lecture critique d’un passionné et d’un spécialiste de la littérature. Dans « La notion de perplexité à la Renaissance », paru en 2006, il est question d’un sentiment qui envahit l’être humain au contact des situations incroyables où des réponses sont cherchées sans que celles-ci apparaissent à l’évidence ou qu’elles soient notamment possibles. La perplexité construit une manière d’être de la personne qui retrouve un état primaire, voire la solitude.
L’œil avisé du spécialiste traverse l’histoire culturelle sur le sujet non seulement à la Renaissance, mais aux racines de la perplexité, voire la complexité du sentiment chez un saint Augustin ou un saint Paul. Si l’Introduction est une mise au point, claire et concise du thème étudié, les trois autres parties tranchent la question sur des spécificités de la perplexité.
La première partie est un excursus dans les lois, avec leurs antinomies, et dans les cas de résolution du « cas perplexe » devenu une notion de droit. Dans la deuxième partie, il est question de la perplexité du point de vue des conflits intérieurs, de la conscience et d’une autre antinomie : obéir à Dieu ou obéir au prince ? Le cas de conscience, durant un siècle, entre 1530 et 1630, est étudié dans cette même partie. Le troisième volet de l’ouvrage est une invitation sur les chemins de la perplexité chez Rabelais, non seulement du point d vue herméneutique – les deux voies, par exemple – mais aussi comme une suite de l’étonnement que « l’horizon de Thélème » ne cesse d’ouvrir.
La perplexité caractérise l’état d’un individu devant un choix. La Renaissance, comme Stephan Geonget le précise dès l’Introduction, est un temps propice à un tel état car la France et les individus, et Panurge se hisse comme une figure de proue de ceux-ci, vivent des questionnements supposant des choix : « Epoque de rupture, de déchirement des consciences et de guerres fratricides, le XVIe siècle est manifestement une époque « complexe » où il faut choisir son camp, sans certitude le plus souvent (…). Car si certains revendiquent haut et fort leurs positions idéologiques et religieuses, la grande masse des individus semble bien plus incertaine et bien plus inquiète de ses choix que ne le laisse penser l’abondance des textes de controverses. » (p.13).
Dans cet univers fictif, un Panurge – et derrière lui un auteur d’exception – se pose des problèmes auxquels ses contemporains faisaient face, ayant à choisir, sous l’emprise d la perplexité, entre le chemin d’un questionnement incessant et un choix pour la vie active, donc « un vrai tourment » (p.14). L’auteur propose, en détaillant la situation d’un Panurge complexe, une phrase de celui-ci qui définit un choix, un modèle de vie et un avenir du questionnement même : « les beaulx bastisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont escriptz dans mon livre de vie. Je ne bastis que pierres vives, ce sont hommes. » (p.14).
La perplexité touche à la morale, à la théologie et au droit ; ses définitions, retrouvées chez un Rabelais, un Montaigne ou une Marguerite de Navarre, prennent les vêtements du littéraire pour mieux transmettre des essences. Selon Geonget, c’est Rabelais « qui connaît le mieux ces traditions » (p.14), voire celle venant du scepticisme (et mise en scène par Montaigne) ou celle paulinienne que Marguerite de Navarre embrasse dans ses œuvres.
Ce que l’auteur essaie de faire – et il s’agit certainement d’une réussite – c’est une reconstruction de la notion de perplexité, une vraie « archéologie » du terme, car l’espace de cette recherche est resté inoccupé. La perplexité juridique est la plus connue et un Screech dans son ouvrage sur Rabelais reprend sa définition, ce que pour Stéphan Geonget n’est qu’une fausse piste puisque Panurge ne peut pas rester au statut « d’imbécile possédé par le diable » (p.16).
Du point de vue juridique, la perplexité désigne une antinomie des lois. Ayant ses racines dans la théologie, cette notion qu’on cantonne de nos jours dans le champ de la psychologie, aura une extension inouïe dans l’univers fictif. L’auteur développe la notion, dans cette première partie, en se fondant sur la prémisse que sa reprise par les écrivains est due au fait qu’ils étaient « souvent des hommes de loi » (p.21).
La littérature, et Rabelais, Montaigne, Roger Gaillard n’en sont que quelques gens de lettres ayant traité la perplexité comme un sujet à maintes potentialités, devient pour le chercheur un terrain de choix. Il argumente à coups d’exemples, de citations et de changements de perspective, la notion, sans oublier la philosophie, la théologie ou la philologie. La lecture de ces cas témoigne d’un siècle qui construit la modernité par le biais des antinomies, donc des façons de raisonner sur le statut de l’homme dans le Monde.
Un livre qui n’est pas seulement très scientifique, mais un livre qui ouvre des pistes de recherches, voici ce que « La nation de perplexité à la Renaissance » fonde pour tout lecteur avide d connaissances et, en premier, de se voir soi-même dans le miroir de la conscience.
Stéphan Geonget, La Notion de perplexité à la Renaissance, Droz, 2006
(sursa foto: openclipart.org)