Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
25.09.2017

De la douceur comme paradoxe

Il paraît paradoxale que la catégorie du doux et celle de la douceur ne soient pas plus mises en relief par les chercheurs, surtout à la Renaissance et à l’âge classique. Cela surtout parce que la critique littéraire a essayé de reconstituer le climat du champ littéraire de ces époques prodigieuses qui se nourrissent de la rhétorique antique, sans éviter les nuances moins évidentes qui se proposaient à l’étude. Un colloque tenu à Lyon le 28 et le 29 mars 2003 à l’Université Jean Moulin, au Centre Jean Prévost, a réuni des chercheurs qui ont exploré cette catégorie de la douceur, dont les études ont été réunies sous le titre de Le doux aux XVIe et XVIIe siècles.

Dans l’Avant-propos Jean-Pierre Landry présente les significations du sujet et les contributions des participants au colloque, en précisant d’emblée que le doux touche à la perfection, soit de l’œuvre, soit des sentiments. Idéal, dépassement, abolition des frontières, fusion, mais aussi une position de pace dans le jeu des sens du « je ne sais quoi », voici quelques termes auxquels renvoie le doux, selon le même spécialiste. Il s’agit, en fait, d’un vocable qui transgresse les limites des domaines figés dans un langage spécifique, en réunissant, dans une objectivation désirable et possible, les données de l’idéal humain. Son omniprésence dans le champ littéraire et artistique témoigne de ce que l’universitaire définit en guise de conclusion dans une phrase lapidaire, mais d’une charge sémantique d’exception : « Le doux est un autre nom de la plénitude » (p.7).

Il y a au moins deux dimensions de la douceur que ces études mettent en relief comme fondatrices d’une esthétique de la création à la Renaissance et à l’âge classique. En premier, une dimension théorique dans sa situation dans la catégorie des styles hérités de l’Antiquité où des termes comme suavitas, lenitas et venustas rendent compte de la richesse de sa formulation et présence à la vie littéraire. Et cela d’autant plus que sa mise en forme a lieu pendant deux siècles de redéfinition des genres. La poésie des grands noms (mais aussi celle des poètes moins connus) est traversée par la douceur, l’esthétique galante y apparaissant comme un champ de choix de sa manifestation: Du Bellay, Ronsard, d’Aubigné et La Fontaine. Pour l’époque classique, cette catégorie participe à la reformulation de la conception du héros tragique dans le sens d’une spiritualisation. En deuxième, une dimension philosophique avec son extension métaphysique apporte au concept une solution littéraire appliquée dans les écrits des visionnaires avant la lettre comme Montaigne ou Fénelon.

La première étude signée par Mireille Huchon dévoile la richesse de la douceur dans un contexte théorique essentiel, celui des rhéteurs, de la rhétorique et des poétiques à la Renaissance, sans oublier l’obligatoire rapport aux écrits du genre consacrés de l’Antiquité. Elle rédige, en premier, une liste qu’on pourrait considérer comme exhaustive des œuvres ayant trait au doux, du point de vue du questionnement et de ses solutions rhétoriques, du Grand et vray art de la pleine rhetorique de Fabri (paru en 1521) à L’art poétique français de Pierre Laudun d’Aigaliers (1597). Mireille Huchon insiste à inclure dans cette liste un écrit du genre « histoire de l’éducation du prince », la fameuse Institution du prince de Budé, paru tardivement, en 1547, dans « trois éditions différentes », grâce auxquelles « on peut distinguer plusieurs état » (p.10), voire trois. L’universitaire alloue une place considérable à la classification des orateurs dès l’Antiquité (voire Cicéron classifiant Xenophon), à la reprise de ces séquences à la Renaissance ainsi qu’à des catégories de mise en forme du concept : le son, l’arrangement et les tropes.

Jean Lecointe, dans sa contribution, se réfère, grâce aux exemples multiples, à la spéculation néo-platonicienne au début du XVIe siècle qui tend vers une « douceur et harmonie cosmique ». Il y est question de l’apparition du « doux style nouveau », en français, par rapport à une autre langue, l’italien ayant dominé la culture au moins un siècle (le XVe). C’est une manière de comparer, mais dans le genre d’une synthèse, comme chez Ficin, le miroir d’une langue qui assemble les deux plans, de manière harmonieuse : le divin et l’humain.

Luigia Zilli analyse la douceur chez des poètes considérés comme représentatifs pour la mise à l’œuvre du concept : un Saint-Gelais et un Joachim du Bellay. Le langage enfermant et se déroulant en fonction du doux fait partie, parmi d’autres aspects, de ceux eus en vue par Pierre Servet dans son étude sur les « Douceurs de Montaigne », dans « une dialectique de l’être et du paraître » (p.87) où il joue « le rôle du masque » (p.87). La syntaxe et le lexique chez Montaigne sont passés au filtre de la douceur dans le même article dans « une logique pyrrhonienne » (p.88). Marie-Hélène Prat définit « la douceur indicible » chez D’Aubigné  comme « idéal spirituel » car le poète réfute avec obstination son hostilité à la douceur. Olivier Leplatre de l’Université Jean-Moulin 3 de Lyon rappelle dans Les aventures de Télémaque de Fénelon l’importance et la conssubstantion des termes comme neutre et doux sous la figure du « nuage de Minerve ». Il voit le doux comme un ensemble réunissant des domaines différents, de l’anthropologie à la théologie et à la poétique. Carine Barbafieri définit les occurrences du doux dans la stylistique de l’idéologie de la galanterie à l’époque classique.

Delphine Denis, dans son étude, ferme, de manière circulaire, le questionnement théorique commencé par Mireille Huchon, sur « La douceur, une théorie critique au XVIIe siècle ». Elle relève les points essentiels de cette catégorie, dans les rhétoriques de l’âge classique, parmi lesquels il y a cette conclusion qui fait de la douceur « l’une des qualités majeures du style » (p.243). Il reste à souligner que, suivant l’exemple des antiques, les théoriciens du style au XVIIe siècle n’évitent ni la classification de la douceur (ou du doux), ni les détails et les comparaisons sur celui-ci.

Le doux et la douceur à l’œuvre, à l’époque de la Renaissance et à celle classique, voici la concrétisation d’un beau projet qui ouvre des pistes sur des fondements déjà bien assis dont les racines remontent à la riche Antiquité gréco-latine.

Marie-Hélène Prat et Pierre Servet (éds.), Le doux aux XVIe et XVIIe siècles. Ecriture, esthétique, politique, spiritualité, Cahiers du GADGES, Droz, 2004