La mythologie a-t-elle encore des ressources pour la critique littéraire qui la situe dans un réseau de sens avec le récit poétique ? Et le récit poétique, que peut-il encore définir de nouveau dans ces relations avec le mythe ? Un numéro de la revue Littératures, avec des contributions de marque, est consacré à ce thème.
Véronique Gély-Ghedira, qui édite aussi ce numéro de revue, pose d’emblée la question de ces réseaux de sens qui unissent le mythe et le récit poétique. En premier, elle préfère le pluriel (des récits poétiques) dans le titre de son avant-propos, signifiant la pluralité des sens. Puis, c’est Jean-Yves Tadié qui est pris pour exemple, car c’est lui qui a statué ce syntagme de récit poétique, dans une définition de 1978 (le livre est paru chez PUF) qu’elle reprend : « un phénomène de transition entre le roman et le poème » (p.7). En troisième, il est à garder la distinction entre le récit poétique et la narration poétique dans l’articulation avec le mythe et dans le sens que Tadié propose et que Gély-Ghedira reprend : « les récits poétiques sont, aussi, des récits mythiques » (p.8). En quatrième, le mythe tel qu’il a été défini par Dumézil et par Eliade, se trouve dans un état proche avec le récit poétique, cette supposition étant en relation avec le récit poétique par la narration et le sacré. Mais Véronique Gély-Ghedira attire l’attention que cette situation de proximité « repose sur des bases théoriques d’une fragilité extrême. » (p.11).
Pierre Brunel, dans sa contribution, compare les types d’incipit du récit mythique et du récit poétique. Il part d’une réduction, comme il le dit, une sorte de synonymie du « degré zéro de l’écriture » (p.21). Une fameuse phrase de Valéry, inventée d’ailleurs, devient un point de départ de ceux des théoriciens qui ont travaillé sur le statut de l’incipit, dans le roman et dans la poésie. Breton reprend la phrase, ce moque du roman dans Le Manifeste du Surréalisme et devient un point de départ pour l’analyse des descendants passionnés de littérature (un Kundera, par exemple, ou un Cortazar). Alain Robe-Grillet, selon Pierre Brunel, dans sa manière de présenter le roman comme « un perpétuel recommencement » (p.34) incarne le romancier qui résout de manière déterminée cette question de l’incipit.
Anne Larue, dans « Pouvoirs de l’image : le mythe entre récit et poésie », propose la relation entre mythe et images, de plusieurs points de vue. En premier, elle part de la Renaissance et de la manière dont l’homme réinterprète le monde. Pic de la Mirandole, selon Anne Laure, réussit à concilier « ces idéaux éblouis » (p.36). Par rapport au Moyen Âge, un changement s’opère : « le sens n’est pas inscrit en pointillé dans les choses, il peut naître d’une alchimie inédite de la pensée. » (p36). Elle étudie des emblèmes du XVIe siècle pour définir ce statut plénier de sens de l’iconographie et se pose la question si « les images gravées de la Renaissance » sont « des bibliothèques qui tiennent en un livre, à force de résumer d’un trait, d’un attribut, mille mythoi perdus » (p.38).
Mercedes Blanco, dans son étude sur les Solitudes de Gongora, essaie de restituer le sens de « la fable » dans le langage poétique. Elle définit un récit aux antipodes du mythe et le lexique mythologique des Solitudes. Aron Kibedi Varga préfère dans sa contribution une relation plus étroite entre le mythe et le récit. Sa vision est plus mythologique que celle des autres contributeurs. Pour lui, il y a un mythe religieux et un mythe séculier qu’il rapproche des genres mobiles comme l’anecdote et la légende urbaine.
Si d’autres contributions se situent dans des temps plus romantiques, donc plus propices au mythe, ce sont ces premières études qui constituent une belle entrée dans le sujet. Le volume rassemble une vision plurielle sur le mythe et sur le récit poétique, des noms marquants de la recherche en littérature comparée tels que Véronique Gély et Pierre Brunel apportant leur contribution à une réélle situation de la relation entre le mythe et le récit poétique.
Véronique Gély-Ghedira (dir.), Mythe et récit poétique, Université Blaise Pascal, Coll. Littératures, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, 1998.
(sursa foto: journal-arcanum.blogspot.ro)