Entre la rhétorique et la poétique il y a une relation indissoluble que les classiques de l’Antiquité ont essayé de distinguer. Ce partage au sein de la littérature, surtout à la Renaissance, des mêmes schémas, des relations nouvelles ou des extensions vers d’autres domaines, a été mis en relief par le travail des humanistes comme Ramus, Du Bellay ou d’autres. Un travail universitaire, fruit des recherches de Kees Meerhoff, paru sous le titre de Rhétorique et poétique au XVIe siècle en France. Du Bellay, Ramus et les autres recompose, de manière structurée, la façon dont la rhétorique remet les pendules à l’heure, tout en disposant ses fondements antiques.
L’ouvrage de Kees Meerhoff, paru en 1986, en Hollande, garde son actualité dans le champ de la recherche, inclusivement dans les sciences de la littérature, sans voiler la théologie, la philosophie ou l’histoire de la transmission du savoir antique gréco-latin. En premier, la structure du livre, classique elle-aussi, suit le chemin d’une mise en lumière graduelle du sujet : une préface, une introduction et trois parties, chacune d’entre elles comportant plusieurs chapitres éclaircissant. L’introduction refait la petite (ou la grande) de la rhétorique au XVIe siècle en présentant des concepts rhétoriques et poétiques, en relevant un exemple de manipulation discursive ( un sous-chapitre) et en insistant sur la densité du réseau textuel.
Concernant ce troisième point, Kees Meerhoff précise que « le pivot » de son analyse sera la fameuse Deffense de Joachim Du Bellay, le grand manifeste de la Pléiade, un texte auquel se rapportera tout autre écrit du genre. De même, il n’oublie pas de souligner que les relations entre les textes, à la Renaissance, sont différentes de celles de l’époque moderne. Le plagiat n’existait pas, « le libre –échange » était pratiqué largement et la citation n’apparaissait que très rarement. De plus, il y avait « le principe de la ‘digestion‘ de textes antérieurs » (p.17) et sur le chemin d’un nouveau fonctionnement de l’écriture, de la relation entre l’auteur, le texte et ses contextes, la consécration avait une autre façon de révéler un nouvel auteur à prendre en compte : « Pour l’auteur vernaculaire de même, être cité sans référence était un honneur plutôt qu’une offense, puisqu’il accédait ainsi au panthéon des auctores consacrés. » (p.17).
Dans ce contexte, toute recherche, comme Kees l’annonce, suppose une relecture attentive des textes-source. L’identification de ceux-ci est une autre étape du travail de reconstitution car, en suivant le principe de l’imitation, un auteur à la Renaissance « n’hésite point à copier textuellement des passages d’un auteur jugé comme digne d’imitation. » (p.17). Le travail ne s’arrête pas ici, car il faudrait faire encore attention puisque le texte-source, une fois découvert, pourrait être, à son tour, copié. Un troisième texte se dévoile. C’est une question d’héritage.
En même temps, la comparaison s’impose toujours et Kees Meerhoff ne cesse de souligner cette situation et de la mettre en pratique. Au seizième siècle il s’agit d’une comparaison inlassable – gage d’autorité – entre les langues classiques et les langues modernes, mûrissantes, si on peut le dire. Dès l’Introduction, le professeur Kees précise les sources des auteurs de rhétorique à la Renaissance : « C’est dire que dans leurs considérations ils ont recours aux traités de de rhétorique d’Aristote, de Quintilien et de Cicéron. » (p.4). D’ailleurs, les grands rhétoriqueurs comme Dolet ou Sébillet attirait l’attention sur le recours obligatoire – les faisait ce chemin dans leurs écrits théoriques – à la rhétorique antique. Sans ce cheminement, l’originalité et la naissance d’une nouvelle culture ou d’une nouvelle langue seraient impossibles. Mais l’envol de l’originalité devrait se faire, souvent, à la suite des disputes imagées comme celle de Speroni, le Dialogue des langues, entre l’imitateur par excellent et celui qui défend, toutefois, sa langue maternelle (C’est le cas du cardinal Bembo.). Il faut préciser que Dolet, dans De Imitatione Ciceroniana, considère Cicéron come l’auteur à imiter bien que les autres classiques soient lis et compris.
Le professeur Kees présente de manière détaillée ces vraies disputes ayant déchirés, surtout dans la première moitié du XVIe siècle, les humanistes comme Erasme ou Strébée, pour n’en citer que deux des noms mis en évidence. D’un côté, dans l’éducation, du point de vue scolaire, l’imitation de Cicéron perd, petit à petit de l’influence, sans toutefois laisser des traces, au profit du vulgaire. De l’autre, Strébée, dans De Electione, ne se borne pas exclusivement à Cicéron (comme les imitateurs du grand classique) et fait recours aussi à un Pline ou à un Sènèque. La conclusion de Kees est assez tranchante : Strébée se situe sur la ligne d’Erasme, donc « la dévotion béate » (p.58) à l’égard de celui-ci devrait être exclue. Il traite même de « puéril » (p.58) le cicéronisme des imitateurs comme Périon.
Dans son traité de 1540 sur la traduction Dolet part des textes de Cicéron et s’appuie sur Du Bellay qui avait déjà fait de Cicéron son fer de lance : bien traduire, c’est bien connaître une langue et l’avoir pour modèle (Cicéron avait pour point de départ le grec et la critique de ses imitateurs serviles), mais donner sa part d’existence à la nouvelle langue, donc à la nouvelle culture. Dans ce cas, c’est un manifeste en appuyant le français et la culture française. Kees réussit par un effet de miroir à mettre en évidence l’importance des classiques tout en analysant avec minutie les contributions des humanistes à la naissance du français grâce à ce point de départ, la culture des classiques.
Ouvrage incontournable d’un passionné de la culture de la Renaissance, Rhétorique et poétique au XVIe siècle en France. Du Bellay, Ramus et les autres est une recherche universitaire qui illustre le contexte du siècle des humanistes par leurs écrits. La comparaison avec les classiques, la mise en relief des débats, les avancées des humanistes, leur contribution vue comme originalité, voici quelques traits qui font de ce livre sur la rhétorique – au titre assez trompeur, d’ailleurs – un passage obligé pour tout chercheur essayant de fouiller les dimensions multiformes de la Renaissance. L’érudition du livre de Kees, sa relecture, la patience de faire un incessant aller-retour entre les classiques et les humanistes, tout cela fait, comme d’autres l’ont déjà remarqué, une somme sur la rhétorique et sur la Renaissance. De plus, ce que Kees n’oublie pas de souligner par des comparaisons multiples, sans les grands noms d’un Sébillet, d’un Erasme, d’un Du Bellay, d’un Dolet ou d’un Ramus, le français aurait probablement fait une part plus significative à l’imitation et la culture française aurait été un peu plus servile aux modèles classiques et plus précisément à Cicéron. C’est un livre qui reconstitue une époque, une façon de penser la culture et un moment de carrefour pour l’histoire de France : la Renaissance.
Kees Meerhoff, Rhétorique et poétique au XVIe siècle en France. Du Bellay, Ramus et les autres, E.J.Brill, Leiden, 1986, 380 p.