Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
12.09.2016

Andreï Makine repart en Russie

Pour son roman de la rentrée littéraire de septembre 2016, Andreï Makine ressort les moyens d’un écrivain déjà consacré à l’Académie française : l’homme et son destin, la Russie et le communisme stalinien, l’amour et ses aléas, la liberté et l’interdiction, la quête et la découverte. L’archipel d’une vie, paru au Seuil, est un roman d’aventures, vers la fin de l’époque stalinienne, en 1952, dans la taïga, où le fugitif et le traqueur (plusieurs, d’abord) refont leurs histoires personnelles au cours d’une longue et palpitante chasse à l’homme. Un regard sur l’individu dans une dictature ou celui d’une quête de soi-même dans des conditions politiques, sociales et naturelles exceptionnelles ?

Le sujet n’est pas nouveau, car Makine a deux champs privilégie où il situe ses cadres romanesques : la France et sa culture (y compris ses gens d’exception) et la Russie, surtout celle soviétique. Celle-ci fait aussi vendre, car les dictatures exercent sur les lecteurs une attraction fatale : détestant le goulag et les peines staliniennes, ils y trouvent souvent des héros qui subissent une sorte de rédemption de leur vie dans ces conditions atroces proches de la perdition. Le fugitif de ce roman semble incarner l’aspiration et le refus, par son jeu incessant : il piège, comme un romancier piégeant les lecteurs par les mots, les images et la pléiade d’idées, les traqueurs à travers l’immensité de la taïga russe de l’Extrême-Orient. Mais est-il la vraie proie ?

Le trajet personnel du je auctorial transparait : celui qui part, pour les besoins de l’Etat, sur un chantier, à l’autre bout de l’URSS rappelle le voyage, plusieurs fois réitéré, de l’écrivain. Andreï Makine est en premier, en grand voyageur, dans son pays d’origine, la Russie, de la Russie en France, et puis dans la littérature. Même s’il écrit directement en français, le souffle de la nostalgie russe, celle qui rappelle l’idéal de l’homme et l’immensité d’un pays, berce ce roman de Makine. Même l’image de l’archipel en dit long : la vie n’est pas une île dans l’océan de l’existence, mais un archipel qui à trait aux vies des autres.

La narration rappelle l’histoire personnelle de Makine et ses positions souvent critiquées. (Il est, selon une formulation qui s’avère véridique, « le plus russe des écrivains français. ») Le personnage refait sa jeunesse en fonction d’une nouvelle rhétorique. Mais il semble que si la nature et l’âge de l’insouciance apparaissent comme des remèdes, le tragique du totalitarisme s’estompe sous la plume d’Andreï Makine :

« “Embrigadement totalitaire, glosaient les soviétologues. La dictature qui nie l’individualité humaine.” Oui, sans doute… Sauf que nous le vivions non pas en théorie, mais dans la chair de nos âmes, pleines d’insouciance et de chagrins, de soif amoureuse et d’espoirs blessés. Notre départ se confondit avec l’éblouissement du ciel et les senteurs de la taïga l’archipel d’une autre vie. » (pp.13-14) .

Dès le début, la vie se dévoile comme une lutte entre les faibles et les puissants. C’est une belle occasion pour le personnage d’en tirer des conclusions à l’échelle du monde et de son histoire qui met à la même table des adversaires redoutables :

« Je venais de comprendre cette machinerie fruste de l’existence. Nos maîtres l’avaient dévoilée à leur modeste niveau, celui de pauvres bougres d’arpenteurs prêts à tout pour coucher avec une blonde oxygénée. Mais le reste de l’humanité ? Eh oui, le même jeu de vainqueurs et de vaincus. Le Grand et le Petit n’avaient que leur répied comme arme. Les autres disposaient de canons, de richesses, de pouvoir… De camps ! » (p.18).

Makine reconnaît que Pavel Gartsev, l’un des cinq traqueurs, est celui qu’il rencontre à l’adolescence, au début des années 1970. Le fil du roman renoue l’histoire du fugitif dans la taïga avec la biographie du romancier. Explorer le monde semble le premier des enseignements de cette fable philosophique rappelant des écrivains comme Tolstoï et, pourquoi pas, comme Gogol. Découvrir le passé à tours de rôle : le biographique et la fiction s’y mêlent de toute évidence. Ensuite, aimer, c’est non seulement vivre une histoire charnelle mais être capable de persévérer sur le chemin de ce grand sentiment : aimer un pays (dans ce cas Makine fait, de nouveau, allégeance à sa mère patrie, la Russie, et à son territoire natal, la Sibérie) et un être humain qui se découvre au fur et à mesure de l’histoire, de la chasse, du quotidien. La lecture du roman est une montée de l’échelle. Tout au bout du chemin, une histoire attend le lecteur.

L’histoire prend sa revanche et le Goulag soviétique avec ses atrocités s’ancre dans la matière du roman. Un moment impressionnant que Makine rend avec une plume de maître, c’est la douleur d’un fils ayant perdu son père, dont le corps, à cause du climat, ne trouve repos dans sa sépulture qu’au printemps :

« Ses larmes, contraires à nos durs codes d’honneur, pouvaient lui attirer notre mépris. Pourtant, personne ne broncha. Nous savions que son père était mort dans un camp, pas si éloigné du lieu de notre stage. À la différence de nous qui affabulions, pour nos parents disparus, des destins de héros, ce garçon disait la vérité : le permafrost empêchant d’enterrer les prisonniers morts en hiver, on les stockait, telles des bûches gelées, jusqu’au redoux… Son père avait attendu ainsi sa sépulture printanière. » (p .17).

Traverser le monde, dans ce cas l’immensité de la taïga russe, c’est le message du roman. Inévitablement à la poursuite de l’idéal, d’un âge perdu, d’un amour raté et dans un mélange de sensations que le temps estompe. Andreï Makine sauve son roman par la belle fable philosophique de la quête, dans la grande tradition des philosophes russes, et par des descriptions impressionnantes. L’homme y semble être seulement un hôte et aucunement un maître. Comme une vie vécue comme un archipel.

Andreï Makine, L’archipel d’une vie, roman, août 2016, Seuil, 288 pages.

(sursa foto: rentree-seuil.com)